La Belgique, pays où il y a eu le plus de morts du coronavirus au monde ? Pas vraiment, en fait

Depuis la mi-avril, dans ses décomptes concernant l’épidémie de coronavirus dans le monde, l’Agence France Presse indique invariablement que "la Belgique est celui qui déplore le plus grand nombre de morts par rapport à sa population". Une ligne reprise en titre ce week-end, par la plupart des médias belges dont la RTBF, sans qu’il y ait eu un changement notable ces derniers temps : si depuis les 42 morts par 100.000 habitants de mi-avril, le nombre a doublé, il est stable depuis la mi-juin, avec 84 décès pour 100.000 habitants. Un nombre qui ne devrait plus évoluer, vu le (heureusement) très faible nombre de décès encore recensés dans notre pays.

Mais ce constat martelé dans tous les médias du monde est-il juste ? La Belgique est-elle réellement l’endroit du monde où on est le plus mort du coronavirus ? Eh bien, en fait… non. Sur la forme, comme sur le fond, cette affirmation est inexacte.

Sur la forme : un problème de taille. C’est Saint-Marin qui a le record…

Le site "Our world in data" compile les données des différents instituts de santé publique, qui transmettent les chiffres "officiels" de la pandémie. Et les représente en tableaux, cartes et graphique, en donnant la possibilité d’une comparaison par états.

Or, le graphique du nombre de morts du coronavirus, par habitant du pays est très clair : l’état qui a recensé le plus grand nombre de morts au monde par habitant, c’est… Saint-Marin, avec 1237 morts par million d’habitants (ou 123,7 morts par 100.000 habitants pour reprendre la terminologie de l’AFP).

La plus grosse mortalité avec un bilan total de 42 décès ? Eh bien, oui selon cette comptabilité particulière, car avec ces 33.785 habitants, il faut multiplier par 3 ce chiffre de décès pour arriver au point de comparaison par 100.000 habitants.

C’est le défaut de ces comparaisons qui mettent sur le même pied Saint-Marin, 33.000 habitants, la Belgique et ses 11 millions, les Etats-Unis et ses 328 millions et la Chine et ses 1,4 milliard…. : Saint-Marin représente l’équivalent d’une commune de Belgique, et parmi celles-ci, certaines ont été très touchées, et d’autres moins. A partir du moment où le virus est implanté dans une zone, il s’y propage à une vitesse assez similaire, si personne ne l’en empêche. Donc dans un "petit pays", si un foyer se déclare, le taux de mortalité pourra paraître plus important.

Mais la même réflexion vaut pour la Belgique, qui a la taille et la population d’un État des Etats-Unis, ou d’une région d’Italie. La Lombardie, par exemple, et ses 10 millions d’habitants (un peu moins qu’en Belgique), a enregistré plus de 16.000 décès : le double de chez nous ! Idem aux Etats-Unis pour l’État de New York, le New Jersey, le Connecticut ou le Massachusetts, qui enregistrent tous un taux de plus de 100 morts du coronavirus pour 100.000 habitants, selon le décompte effectué par CNN.

Sur le fond : la surmortalité est plus importante dans d’autres pays ou régions

Le débat fait rage depuis que la Belgique figure en tête de ce funèbre classement : si la Belgique enregistre un nombre plus important de morts que les autres pays, ce serait selon les autorités parce que notre pays les compte mieux !

"En Belgique nous tenons à rapporter l’ensemble des décès qui sont liés au contexte du coronavirus et prendre en considération les chiffres des décès dans les maisons de repos" rappelait Emmanuel André, alors porte-parole interfédéral du centre de crise.

Tous les pays ne sont effectivement pas si scrupuleux dans leurs décomptes, que ce soit de façon volontaire, pour maquiller les chiffres, ou involontaire, par difficulté de diagnostic. Une bonne mesure est donc l’étude de la surmortalité dans le pays, c’est-à-dire l’écart entre le nombre de morts attendus à cette période, en comparaison avec les années précédentes, et celui effectivement enregistré.

En Belgique, le chiffre de surmortalité coïncide presque exactement avec le nombre de décès attribué au coronavirus ; ce qui tend à démontrer que ceux-ci ont effectivement été bien comptabilisés.

Celle-ci est très importante : elle s’élève à près de 50% au plus fort de l’épidémie. Mais elle ne semble pas la plus importante, selon l’étude très fouillée qu’en a faite le New York Times, basée sur les rapports des agences de santé nationales et municipales. Ainsi, entre le 30 mars et le 7 juin, la ville de Mexico a officiellement recensé 3679 morts du coronavirus. Mais la surmortalité est estimée par le New York Times à 125%, ce qui représente 17.300 morts excédentaires !

De même, l’Espagne a recensé du 16 mars au 14 juin 26.848 décès, mais le nombre de décès excédentaires est estimé selon le New York Times à 44.800, ce qui donne un taux de plus de 95 morts par 100.000 habitants.

Enfin, au Royaume-Uni, qui affiche un taux "officiel" de 650 morts par million d’habitants (65 pour 100.000 donc), la mortalité liée au Covid semble avoir été aussi sous-estimée, selon les chiffres du New York Times. Et selon Euromomo, le site européen qui étudie ces données selon les régions d’Europe, l’Angleterre aurait connu un pic de surmortalité bien supérieur aux autres parties du Royaume-Uni, largement au-dessus de la Belgique, et équivalant à l’Espagne.

Bref, que ce soit sur le fond ou sur la forme, il est sans doute faux d’affirmer que c’est en Belgique qu’on a eu le plus de morts du coronavirus…

Alors, tout va bien ?

Même si la Belgique n’affiche pas le pire bilan au monde, celui-ci reste très lourd. Notre pays paie les cafouillages du départ, l’absence de quarantaine au retour de voyageurs depuis les zones à risque, le manque de masques, et surtout, l’abandon dans un premier temps des patients en maison de repos.

Comme le déclarait le professeur de Santé publique Yves Coppieters, "Il faut assumer une fois pour toutes la situation dramatique qu’on a vécue en Belgique. Outre un système de surveillance très large en termes de notification, on a connu une mortalité très forte par rapport à nos pays voisins. Il ne faut pas croire que nous avons été bons dans nos systèmes de surveillance et eux mauvais. Il faut être humble et accepter ce haut taux de mortalité en Belgique. Cela s’est particulièrement vu dans les maisons de repos et de soin où le taux de mortalité a été très fort. Cela ne s’est pas vu dans d’autres pays. Il faudra faire un travail pour savoir si tous les décès sont bien liés au Covid-19 mais tant qu’on ne fait pas ce travail rétrospectif, on doit assumer cette mortalité forte."

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