La Belgique opte pour un call center plutôt qu'un traçage informatique : erreur stratégique comme pour les masques ?

La Belgique opte pour un call center plutôt qu'un traçage informatique : erreur stratégique comme pour les masques ?
La Belgique opte pour un call center plutôt qu'un traçage informatique : erreur stratégique comme pour les masques ? - © DIRK WAEM - BELGA

Verrons-nous bientôt apparaître dans la rubrique emploi des journaux une petite annonce du type : " Recherchons d’urgence homme/femme pour travailler dans un call center. Ce travail demande discrétion et tact. " ? Une chose est sûre, le gouvernement fédéral a fait le choix de recourir à un call center pour prendre contact avec les personnes testées positives au Covid-19 afin de lister, avec elles, les personnes qu’elles ont pu contaminer. 2000 personnes devraient être recrutées dans les prochains jours pour répondre à l’appel

Cette solution 'humaine' a été préférée au "traçage" informatique, entendez par là, la surveillance des citoyens belges avec les données des opérateurs de téléphonie mobile. Ces données seraient, dans ce cas, utilisées pour retracer les lieux où un malade du coronavirus s’est rendu, les personnes qu’il a rencontrées.

La Corée du Sud, l’élève modèle du traçage informatique

Dans certains pays comme la Corée du Sud, le traçage fonctionne plutôt bien. Alors que 10.738 y ont été détectées positives au coronavirus, seules 243 sont décédées depuis le début de l’épidémie. Singapour, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie et la France (qui débat la question en ce moment) vont sans doute adopter une solution similaire à celle de la Corée. Mais en Belgique, rien de tout ça. La question n’a même pas été débattue. D’emblée, cette surveillance "électronique" a posé de nombreuses questions, notamment, de respect de la vie privée.

Etienne Wery, avocat spécialiste des nouvelles technologies, adhère à ce principe de protection de la vie privée : " Le traçage est une atteinte aux droits fondamentaux. Il ne peut se justifier que lorsque le système est mûr et comporte suffisamment de garde-fous. Si nous prenons l’exemple de la Corée du Sud, ils ont mis en place là-bas, un cocktail de mesures : traçage, masques, dépistage. Mais, s’il manque un ingrédient au cocktail, ça ne va pas. Si on n’a que le gin, dans un gin tonic, ce n’est pas terrible ! Si ça fonctionne en Corée du Sud, c’est que le système est couplé à une stratégie efficace. "

Mais l’avocat est tout aussi dubitatif quant à la mise en place d’un call center :" Vais-je me remettre en quarantaine parce qu’une personne m’appelle pour me dire que j’ai croisé une personne positive au covid-19 ? Je ne crois pas !"

Le call center pourra nous géolocaliser par recoupement d’infos, ce qui n’est pas le cas du traçage informatique

Axel Legay est professeur à l’UCLouvain et spécialiste de la cybersécurité. Pour lui aussi, un call center pose les mêmes problèmes qu’une application mobile. Il va plus loin encore : " On ne sait pas qui seront ces inspecteurs. Ils pourront outrepasser leur fonction et se montrer intrusifs. Le call center va retracer géographiquement le parcours de la personne. Si c’est fait pour plusieurs personnes et que leurs données sont croisées, ce ne sera pas difficile de déterminer qui était présent à la même heure au même endroit. En fait, les inspecteurs peuvent détenir énormément de données. Comment faire en sorte que ces données soient anonymisées ? Lorsque nous rouvrirons les frontières Schengen, forcément ça va finir en fichiers informatiques mutualisés. "

Pour ce spécialiste, le traçage numérique ne permet pas de dévoiler nos déplacements (la géolocalisation) alors qu’une enquête par questions le permet. Mais alors qu’en Belgique le débat technologique n’a pas pu avoir lieu, la France, elle, s’apprête à débattre de la question du traçage numérique. Axel Legay s’en étonne : " Pourquoi en France c’est débattu et en Belgique pas ? Tous les pays — qu’ils l’adoptent ou pas le traçage numérique — discutent si c’est techniquement faisable. La Belgique, elle a loupé l’occasion d’initier ce débat. En ne discutant pas le sujet, elle s’isole des autres pays d’Europe. Il y a un débat sur le numérique plus profond pour savoir ce qu’on est capable de faire. Actuellement, Google et Apple se plient pour adapter la téléphonie à ces nouvelles applications. Les applications seraient, elles, mises en place localement par des start-up. Je ne veux pas dire que l’application doit être adoptée mais c’est lamentable d’interdire le débat. La base de données du gouvernement pose des questions numériques. Il n’y a pas eu de débat au départ comment le réintroduire après ? "

Le traçage informatique n’emporte pas l’adhésion des Belges

Il y a quelques semaines, Stéphane Dewit, chef de service des maladies infectieuses au CHU Saint-Pierre à Bruxelles a participé à une expérience de ‘tracking informatique’.  Il en parle avec son retour d’expérience : "Pour qu’une application fonctionne efficacement, il faut que 60% des gens y soient branchés. Nous sommes dans une culture où l’adhésion au traçage informatique n’est pas une évidence. Les garde-fous sont, me semble-t-il suffisants. Il n’y a pas de traçage GPS et tout se passerait sur base volontaire mais il n’empêche, ce n’est pas évident de faire adhérer la population à cette approche ".

Entre un outil Ce médecin est donc convaincu par ces nouvelles technologies et considère que nous vivons une belle occasion pour réfléchir à ces nouvelles approches. Par contre, il est tout aussi convaincu que nous ne sommes pas prêts pour les appliquer au moment du déconfinement.
Voici comment il résume la situation : " Entre un outil qui ne touchera qu’une infime minorité de personnes et un outil qui est perfectible. Je pense que le call center a un peu plus de chances de fonctionner dès le début du confinement. Par contre, il faut continuer à travailler sur une application à terme. Mais pour l’instant ce n’est pas mûr."

La force de frappe des mutualités pour gérer ce call center ?

Le call center, est-il un outil perfectible ? A l’heure où nous rédigeons ces lignes, rien n’est encore décidé quant à la gestion de ce call center. Les Régions se rendent compte que cela va être ingérable de trouver 2000 personnes et de les engager en quelques jours.

Voilà pourquoi un appel d’offres " fédéral " serait en cours de rédaction. Et il nous revient de plusieurs sources que les Mutualités vont y répondre Les Mutualités ont l’avantage de disposer de structures professionnelles qui ont l’habitude de travailler sur des dossiers médicaux confidentiels.

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