La Belgique 11e au classement mondial de la liberté de la presse, qu’est-ce que ça signifie ?

Ce lundi 3 mai, nous célébrons la Journée mondiale de la liberté de la presse. Comme l’indique l’Unesco sur son site internet, cette journée a pour but de "rappeler aux gouvernements la nécessité de respecter leur engagement en faveur de la liberté de la presse et constitue également une journée de réflexion pour les professionnels des médias sur les questions relatives à la liberté de la presse et à l’éthique professionnelle".

En toute logique, nous nous sommes demandé dans quel état se trouvait la liberté de la presse en Belgique. Un bon baromètre pour le savoir, c’est le classement mondial de la liberté de la presse établit chaque année par Reporters sans frontières (RSF). Un classement où l’on retrouve la Belgique à la 11e place. Mais quelle valeur doit-on accorder à ce classement ? Que représente-t-il ? Que doit faire la Belgique pour encore s’améliorer en la matière ?

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Photo d'illustration © BELGA

Les griefs

La Belgique pointe à la 11e place (+1 place par rapport à l’année précédente) avec un score de 11,69. Mais que représente ce score ? 

Pavol Szalai est le responsable du bureau Union Européenne/Balkans au sein de Reporters sans frontières, il est notamment chargé d’analyser l’état de la liberté de la presse en Belgique : "Si on regarde la carte de la liberté de la presse, la onzième place est une bonne place. La Belgique se trouve toujours dans la zone blanche, c’est-à-dire dans les pays les mieux classés. Néanmoins, même dans ces pays de la zone blanche, il y a encore des problèmes et il peut toujours y avoir des améliorations pour défendre la liberté de la presse".

Et ces problèmes, il y en a effectivement beaucoup. Sur son site internet, RSF décrit une situation belge inquiétante où des journalistes et la liberté de la presse restent menacés. Une menace qui se traduit notamment par le harcèlement de journaliste sur les réseaux sociaux et plus particulièrement de femmes journalistes. Autre point d’inquiétude pour RSF, c’est l’intimidation dont sont victimes des journalistes de la part de certains policiers. RSF prend notamment comme exemple le cas du reporter Jeremy Audouard, interpellé alors qu’il faisait son travail. Des cas de figure fréquemment rapportés à l’Association des journalistes professionnels (AJP) et dont ont aussi été victimes des journalistes de la RTBF.


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Pour Gilles Milecam, juriste au sein de l’AJP, il ne faut pas que le "bon" classement de la Belgique en matière de liberté de la presse, fasse oublier les menaces qui pèsent sur celle-ci : "Le classement le précise bien, on est dans une situation inquiétante. Les motifs d’inquiétude sont réels et parmi eux, il y a entre autres les rapports avec la police. Cependant, je ne suis pas étonné que la Belgique soit tout de même à la onzième position puisque les critères pour établir ce classement sont largement assurés. Il s’agit notamment d’un cadre juridique qui assure la liberté de la presse mais il faut voir comment cela se traduit dans le quotidien des journalistes. Le cadre n’empêche pas qu’il y ait des problèmes et des situations préoccupantes". 

Autrement dit, le bon classement de la Belgique ne doit pas faire perdre de vue que les dangers pour la liberté de la presse sont toujours là. D’ailleurs, si on analyse les résultats de la Belgique en 2020, on remarque qu’ils sont moins bons que l’année précédente. La Belgique régresse et pourtant notre pays a gagné une place dans ce classement en passant de la 12e à la 11e position. Une situation paradoxale qui s’explique par le fait que l’Allemagne fait bien pire que nous en la matière, de nombreux journalistes ayant été agressés dans plusieurs manifestations ces derniers mois.

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Photo d'illustration © 2017 Getty Images

Les critères

Pour comprendre et analyser correctement ce classement annuel de la liberté de la presse, il faut comprendre sur quels critères se base Reporters sans frontières pour le réaliser. "Nous appliquons une méthode quantitative et qualitative", explique Pavol Szalai de RSF. "Pour le quantitatif, nous répertorions les exactions commises sur les journalistes. Des faits graves qui sont à chaque fois vérifiés scrupuleusement par nos équipes. Ces exactions représentent l’un des sept critères du classement. Les six autres sont plutôt d'ordre qualitatif. Ils sont mesurés à travers des questionnaires auxquels répondent des journalistes et des experts issus des pays concernés".

Ces 6 critères, les voici :

  • Le pluralisme des médias

  • L’indépendance des médias

  • L’environnement de travail et l’autocensure

  • Le cadre légal

  • La transparence journalistique

  • Les infrastructures pour la production d’information

RSF établit donc son classement en se basant sur les résultats de toutes ses données. "C’est une méthode très solide", insiste Pavol Szalai. "Nous n’établissons pas le classement du jour au lendemain, nous n’improvisons pas. C’est le résultat d’un travail de plusieurs mois. Nous nous basons donc beaucoup sur les retours des journalistes de chaque pays mais nous ne pouvons pas dire de quels journalistes il s’agit. Il en va de leur sécurité". Cette méthode d’analyse est la même pour tous les pays répertoriés dans le classement.

Mais ce classement ne fait pas l’unanimité. Des gouvernements et certaines associations de journalistes mettent en cause la fiabilité de ce classement établi par Reporters sans frontières. "Il s’agit souvent d'associations de journalistes proches de gouvernements à tendance autoritaire. On est souvent mis en cause quand le gouvernement d'un pays n'est pas content de son classement, à ce moment là, nous avons droit à des critiques qui ne sont pas très bien argumentées", répond Pavol Szalai.

Les solutions

Reporters sans frontières ne se contente pas de pointer du doigt les menaces envers la liberté de la presse. L’association propose aussi des solutions pour tenter de venir à bout de ces dangers. Pavol Szalai en énumère quelques-unes : "En ce qui concerne le harcèlement des journalistes, c’est important que les autorités poursuivent les auteurs des menaces et aussi que le gouvernement belge soutienne une législation européenne forte pour réguler les plateformes de réseaux sociaux afin que ces menaces soient directement traitées par ces mêmes plateformes. Pour ce qui est des violences ou des intimidations policières, il faut que les membres des forces de l’ordre qui se rendent coupables de tels actes soient sanctionnés. Il faut aussi que ces sanctions soient rendues publiques. Reporters sans frontières plaide pour une législation européenne forte afin d’éviter les procédures judiciaires abusives. La Belgique doit soutenir les propositions de la Commission européenne qui iront dans ce sens car la législation belge est trop laxiste avec les procédures judiciaires abusives. Enfin, il faut aussi plus de garanties pour la protection des journalistes", conclut-il.

Enfin, Reporters sans frontières souligne aussi les mesures bénéfiques prises par les autorités belges pour défendre la liberté de la presse. C’est le cas de cette résolution adoptée au Parlement régional wallon, appelant le gouvernement régional à condamner explicitement les interpellations et les incarcérations abusives de journalistes, ainsi que les atteintes à la liberté de la presse.

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Photo d'illustration © BELGAIMAGE

Liberté de la presse dans le monde: archives JT 03/05/2020

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