L'intelligence artificielle sert aussi pour détecter les chutes des personnes âgées

C’est un joli couple bien vif d’esprit. Elle, en chaise roulante : Isabelle, 88 ans. Lui, sur ses deux jambes : René, 89 ans. Leur chambre à la maison de repos La Rose, à Anderlecht, recèle un outil haute technologie. A première vue, on dirait une chambre ordinaire à deux lits. Mais un petit capteur au plafond est l’indice d’une technologie avancée. Si Isabelle ou Albert chute, le capteur le détecte et envoie un signal au monitoring qui se trouve à l’infirmerie, deux étages plus bas. A la résidence, 15 chambres sont équipées de la sorte.

Aujourd’hui, toutes ces données sont connues de l’algorithme, qui "apprend" encore, au fur et à mesure des chutes réelles de personnes âgées, détectées par les capteurs. Dans les bureaux de sa start-up, équipés d’une chambre-laboratoire, Eric Krzeslo, CEO de MintT, décrit le fonctionnement du système : "ISA fonctionne avec un capteur 3D. Ce n’est pas une caméra, c’est un capteur qui voit les objets en trois dimensions sur base d’une intelligence artificielle qui a été développée grâce à l’accumulation de données que nous avons pu faire ces dernières années. L’intelligence artificielle analyse l’environnement en continu : le sol, les meubles, les obstacles, les personnes, les comportements, comme une sortie de lit, une agitation, une chute. Et en fonction des circonstances, envoie une alarme et des informations pertinentes au médecin."

Faire chuter les chutes

La chute est fréquente chez la personne âgée : elle concerne 30% des résidents des maisons de repos. A la résidence La Rose, on détecte ainsi une à deux chutes par semaine, parmi les 95 résidents. En moyenne, dans une maison de repos de 80 lits, 400 chutes sont recensées par an. Mais 70% d’entre elles ne sont pas détectées par le personnel. La nuit, en particulier, le personnel de gériatrie ou de maison de repos est en nombre limité : la victime d’une chute peut ainsi rester très – trop – longtemps au sol, avant qu’un membre du personnel soignant ne vienne la relever. Les chutes provoquent souvent des fractures, en particulier la fracture de la hanche. Tout cela représente un coût élevé pour l’INAMI : soins hospitaliers, revalidation, …

"Cela répondait à un problème majeur, explique le Dr Jean-Claude Lemper, président du Collège belge de gériatrie. Cela fait des décennies que l’on se rend compte qu’il y a un souci majeur et on essaye de faire des tas de choses qui ne marchent pas. Ce qu’il faut donc faire, pour les chutes, c’est les détecter – c’est le projet de l’instrument - et analyser les conditions de chute, et tenter de les prévenir. Heureusement, malgré ce nombre important de chutes, il n’y en a que 5 à 10% qui vont donner des catastrophes."

L’une des conséquences les plus lourdes, c’est la classique fracture de hanche, compliquée de conséquences morbides : troubles de la marche, perte d’autonomie, mortalité…

Grâce à ISA

Derrière cette technologie, l’intelligence artificielle : la start-up MintT (Medical Intelligent Technologies) a développé ce système de détection de chutes baptisé ISA. Pas en hommage à Isabelle, sa nouvelle utilisatrice, mais parce que c’est l’acronyme de "Intelligent Sensing for Ageing". Il est composé d’un capteur 3D connecté installé dans la chambre du patient, d’algorithmes d’analyse, d’une intelligence artificielle et d’applications cloud.

Pour concevoir ce système de détection, il a fallu capter des heures d’images de chutes, reproduites, avec coudières et genouillères, par Jérôme Laurent-Michel, infirmer et co-concepteur d’ISA. "J’ai fait à peu près 130 chutes en simulation, dans l’hôpital où l’on travaillait, explique-t-il. On a analysé les données, on a développé l’algorithme du détecteur de chutes avec ces données-là. Finalement, quand on a créé le produit et qu’on l’a installé dans les chambres d’hôpital et les maisons de retraite, aucune des chutes que j’avais simulées ne correspondait à la réalité. En fait, les résidents chutent différemment de ce qu’on croit."

Des ambitions

La start-up a déjà fourni son système à une dizaine d’hôpitaux et de maisons de repos du pays (à Bruxelles, en Hainaut, à Liège, en Limbourg, à Anvers). Elle a l’ambition de décupler le nombre de lits équipés en 2020 en Belgique ou au Benelux. Pour cela, elle bénéficie du soutien d’invests comme Sambrinvest ou Guardiola Invest.

Mais la start-up est née au départ d’une rencontre entre un infirmier et un gériatre : Jérôme Laurent-Michel. Le futur "testeur de chutes", travaillait en bloc opératoire et en suivi de la douleur. Comme infirmier, il ne savait où donner de la tête entre les perfusions, les médicaments, les plaintes… et les chutes. "Le projet est né des difficultés de prise en charge que j’avais de mes patients à l’hôpital, une surcharge de travail de la part de l’infirmier, beaucoup de patients et des incidents qui arrivent de façon ponctuelle. J’étais toujours partagé entre des médicaments ou des perfusions à préparer et des patients qui criaient dans les chambres sans savoir ce qui se passait. Parfois, c’était une chute, parfois, simplement un appel. Pour moi, c’était important de mieux comprendre ce qui se passait dans les chambres et d’être alerté en cas de chute et de comprendre ce que vivaient les patients dans leur chambre."

De la rencontre avec Jean-Claude Lemper, président du Collège de gériatrie, naîtra le projet de créer un dispositif de détection et d’alerte. Aujourd’hui, MintT veut déployer ses ailes et vient de lever 1,3 million d’euros auprès de ses actionnaires et d’investisseurs privés.

Un coût

Pour les maisons de repos et hôpitaux qui l’utilisent, le système de détection de chutes revient à un prix journalier situé entre 0,15 et 0,25 euro par résident. Il s’agit d’un contrat de leasing de 3 ans. L’INAMI n’intervient pas dans un quelconque remboursement. La start-up estime cependant qu’un financement aurait un sens, puisque détecter les chutes précocement permettrait d’alléger la facture des soins, même si cela ne permet pas de prévenir la chute en elle-même et donc la casse.

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