L'étude du cerveau pour "imaginer des pédagogies individualisées est l'enjeu de demain"

L'étude du cerveau pour "imaginer des pédagogies individualisées est l’enjeu de demain"
L'étude du cerveau pour "imaginer des pédagogies individualisées est l’enjeu de demain" - © HATIM KAGHAT - BELGA

"Mobilisons nos neurones ". C'est l'intitulé d'un congrès qui se tient ce mardi à l'UMons où sont réunis des professeurs de sciences et de géographie. Parmi les orateurs, un grand spécialiste en matière de cerveau des enfants, Grégoire Borst. Ce professeur à l’université Paris-Descartes et directeur adjoint de LaPsyDÉ, laboratoire de psychologie du développement et de l’éducation de l’enfant, était également l'invité de Jour Première en radio.

"L’idée est de comprendre aujourd’hui que le cerveau permet aussi d’imaginer les pédagogies alternatives de demain. L’idée est aussi d’avoir un positionnement en disant bien que nous, en tant que scientifiques qui étudions le cerveau qui apprend à lire, à écrire, à compter, à raisonner et à respecter autrui, c’est notre position, mais on n’a pas de valeur prescriptive sur les pédagogies à utiliser en classe. Les spécialistes de la pédagogie restent les professeurs dans les classes. L’idée est simplement de donner un éclairage nouveau aux pratiques pédagogiques sur la base des connaissances actuelles sur justement ce cerveau qui est universel et pourtant très différent d’un individu à un autre", explique ce spécialiste.

Les connaissances d'aujourd'hui permettent-elles d'expliquer les difficultés d'apprentissage?

"Il faut comprendre que le cerveau, c’est 86 milliards de neurones et c’est un million de milliards de connexions, donc c’est beaucoup plus complexe qu’Internet. Donc, autant vous dire qu’on en est au début de ce qu’on connaît du cerveau. Maintenant, on sait par exemple qu’on peut avoir des différences interindividuelles dans le domaine normal, c’est-à-dire que ce ne sont pas des enfants qui ont des troubles des apprentissages, qui peuvent s’expliquer par la façon dont est configuré le cerveau, dans la façon dont les différentes parties du cerveau vont travailler ensemble, dans la façon dont elles sont connectées. Donc, on commence à avoir un certain nombre d’indices qui semblent suggérer que des différences dans la structure même du cerveau peuvent expliquer des différences dans la réceptivité aux apprentissages scolaires fondamentaux", répond Grégoire Borst.

Un excès de stress peut-il ralentir l’apprentissage chez un enfant ?

"Tout à fait. Le cerveau qui apprend est un cerveau en contexte, c’est-à-dire qu’il ne faut pas opposer neurosciences cognitives de l’éducation et sociologie. Le cerveau est un organe qui apprend dans un contexte social, dans une interaction de tutelles avec le professeur et avec ses camarades. Typiquement, le stress va effectivement avoir un effet sur les apprentissages parce qu’il a un effet sur des structures qui sont très importantes pour les apprentissages scolaires, comme l’hippocampe qui est impliqué dans la mémorisation à long terme. On sait que dans les milieux sociaux défavorisés, le stress est plus important et ça aura donc un effet sur le développement cérébral, et donc un effet sur les apprentissages scolaires. Il y a un vrai enjeu, d’une certaine manière, à savoir cela pour imaginer des pédagogies différenciées pour ces enfants", poursuit ce spécialiste du cerveau.

"Des pédagogies individualisées est l’enjeu de demain" 

A la question de savoir si l’enseignement "traditionnel" génère trop de stress auprès de certains publics, il répond : "On ne va pas revenir au préceptorat, c’est évident, il n’y aura pas un prof/un élève, mais d’imaginer des pédagogies individualisées est effectivement l’enjeu de demain et on peut utiliser pour cela le numérique".

Les écrans sont-ils mauvais pour le développement du cerveau chez les enfants?

La nocivité des écrans pour les enfants, on en parle beaucoup. Mais est-ce un mythe ou une réalité ?

Pour Grégoire Borst, il n'y a pas assez de recul dans les recherches pour en tirer des conclusions définitives : "C’est une question à laquelle il est un peu difficile de répondre parce qu’on n’a pas beaucoup de recul sur l’exposition aux écrans. La deuxième réponse que je donnerais est qu’on ne va pas pasteuriser l’environnement. Des écrans, il y en a partout. L’idée est comment utiliser ces écrans intelligemment. Il y a un certain nombre de recherches qui semblent suggérer qu’on peut utiliser les écrans, par exemple les tablettes tactiles, pour apprendre à écrire et que ça marche mieux que les lignes d’écriture qu’on peut faire sur une feuille de papier, parce que quand on écrit une lettre sur une tablette tactile, on peut avoir un retour en direct sur le geste moteur, on peut le corriger en direct et ça, ça favoriserait l’apprentissage de la graphie. Donc, l’excès d’écran n’est évidemment pas bon pour le développement cérébral, comme tout excès, mais l’utilisation pertinente et à bon escient des écrans peut favoriser les apprentissages scolaires".

Pas d’écran avant trois ans  ?

"Il n’y a pour l’instant pas de données extrêmement probantes là-dessus. Maintenant, l’idée est de se dire qu’effectivement les enfants ont une difficulté à s’autoréguler devant les écrans, et effectivement, là ce qu’il faut dire entre zéro et trois ans, c’est que ce sont les parents qui doivent réguler l’exposition aux écrans de leurs enfants. L’idée est donc surtout de leur dire qu’il ne faut pas qu’ils passent une heure par jour sur les écrans — ça, ça paraît être une évidence — donc limiter le temps d’exposition à quelques dizaines de minutes par semaine en dessous de trois ans, parce que ce sont effectivement des moments où on doit éviter de surexposer le cerveau aux écrans".

Les neurosciences au service de l’apprentissage, un risque de préformater les enfants?

"Je crois que c’est donner beaucoup trop d’importance à ce que peuvent connaître et ce que connaissent les neurosciences cognitives aujourd’hui. Pour l’instant, ce qu’on peut dire, c’est effectivement essayer d’identifier quels sont les réseaux qui sont impliqués dans les apprentissages scolaires fondamentaux, quelles peuvent être les différences interindividuelles au niveau de la structure cérébrale qui peuvent expliquer des différences interindividuelles au niveau des apprentissages. Mais très honnêtement, on n’en est pas encore aujourd’hui à transférer directement les découvertes en neurosciences cognitives du développement sur la pédagogie. Plus probablement, on en est au stade où effectivement il faut se servir de tout ce corpus de connaissances qui a été créé, notamment en psychologie de l’éducation, pour l’appliquer à la pédagogie aujourd’hui".

Le cerveau des enfants, vaste domaine de recherche

Que sait-on à propos du cerveau des enfants ? Est-ce encore un domaine largement inexploré ?

"On va dire qu’on en est au tout début, parce que ce n’est pas du tout évident de mettre un enfant dans une grosse machine comme une IRM. Je pense qu’aujourd’hui, pour faire une expérience dans ce domaine-là, entre le moment où on a l’idée et le moment où on publie les premiers résultats, il faut trois à cinq ans. On en est donc aux balbutiements de ce champ de recherche, mais c’est un champ de recherche passionnant parce que comprendre le cerveau des enfants est aussi une manière de comprendre le fonctionnement du cerveau adulte".

Les adultes ont une influence sur le développement du cerveau des enfants

"Le contexte est évidemment très important. L’interaction de tutelle, c’est-à-dire avec celui qui sait, et c’est souvent l’adulte et souvent le parent, est évidemment cruciale pour le développement de l’enfant. On sait par exemple que dans les familles où les parents vont engager les enfants dans des petites histoires et des petits jeux autour des mathématiques, les performances en maths à l’école sont plus importantes que dans des familles qui ne s’engagent pas dans ce type de jeux. On voit donc bien que le contexte familial, le contexte social a évidemment une importance dans le développement des apprentissages scolaires fondamentaux", conclut-il.

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