L'étrange "vampire de Venise" suscite la polémique

Le "vampire de Venise" n'a pas fini de faire parler de lui
Le "vampire de Venise" n'a pas fini de faire parler de lui - © Archive EPA / U.S.

Des chercheurs italiens ont mis à jour, en 2006, le crâne d'une femme qui pourrait bien être le premier "vampire" jamais exhumé. Mais leur découverte fort médiatisée donne lieu aujourd'hui à des contestations. Entre croyance et vérité scientifique, le débat n'est pas clos.

C’est une étrange polémique scientifique que relate Pierre Barthélémy sur son blog "Passeur de sciences". Elle puise au cœur des périodes troublées de la république de Venise et plus précisément au 16ème siècle, à l’époque des grandes épidémies de peste. L’histoire commence vraiment en 2006, lorsque des fouilles dans une fosse commune de l’île de Lazzaretto Nuovo mettent à jour un crâne dans la mâchoire duquel une brique a été plantée.

L’île a servi de lieu de quarantaine et de cimetière pour les dizaines de milliers de victimes de la peste de 1575-1576 et les archéologues savaient qu’ils trouveraient de nombreux squelettes. Mais leur découverte a donné lieu à une intéressante étude, publiée en 2010 : elle tend à démontrer que la brique a été placée intentionnellement dans la bouche du mort, en l’occurrence une morte. L’hypothèse qu’ils formulent alors est impressionnante : c’est la première fois, disent-ils, que des restes archéologiques mis à jour peuvent être attribués à un "vampire"…

Leur étude a cherché à comprendre pourquoi et comment une femme âgée entre 60 et 70 ans –un âge étonnamment avancé pour l’époque- avait fait l’objet d’un tel rite. En d’autres termes, il se sont intéressés aux sources du mythe du vampire, ou du mort vivant.

A cette époque, la Sérénissime venait de remporter la victoire de Lépante et avait ramené de nombreux forçats issus des régions balkaniques et d’Europe orientale sous contrôle ottoman. Ces forçats ont pu vraisemblablement être affectés à la tâche mortelle d'évacuer et d’enterrer les cadavres des victimes de la peste. Certains d’entre eux étaient-ils au courant des légendes et des folklores slaves autour des différentes incarnations du vampire ? C’est possible.

Des phénomènes effrayants

Les auteurs de l’étude pensent que plusieurs phénomènes alors inexplicables ont pu impressionner des travailleurs commis aux inhumations. Comme il fallait enterrer rapidement un grand nombre de cadavres sur un espace restreint, la probabilité de rouvrir des tombes fraîchement creusées et d’exhumer des cadavres enterrés peu de temps auparavant était réellement importante. Qu’ont pu observer ces hommes ? Un corps dont la putréfaction des organes générait des bruits et des mouvements ? Des fluides aux commissures des lèvres et l’impression que le linceul avait été "mangé" à hauteur de la bouche (les fameux " masticateurs ") par ces fluides ? Une expression particulière d’un visage déformé ? Ces manifestations effrayantes ont toutes aujourd’hui des explications physiologiques ou physiques, mais dans le contexte du 16ème siècle, elles devaient inspirer un effroi tel qu’elles devaient appeler certains rites ou certains exorcismes, comme la légende disait qu’il fallait le faire avec les vampires et les sorcières. La brique dans la bouche pouvait dès lors apparaître comme la volonté d’empêcher le cadavre de continuer à mastiquer son linceul.

Oui mais voilà : d’autres chercheurs contestent cette version, explique Pierre Barthélémy. En cause : l’absence de trace de linceul à proximité des restes et le manque de description de ceux-ci. Pour cette équipe, la brique aurait fort bien pu se retrouver "par hasard" entre les mâchoires de la défunte, car le terrain était en effet jonché de débris et a fort bien pu être remanié à de nombreuses reprises. En outre disent-ils, on n’a pas retrouvé d’autres squelettes affectés de la sorte.

Les auteurs de l’étude originelle commencent par rappeler qu’ils n’avaient pas formulé de certitude mais seulement des hypothèses. Et, soulignent-ils, les linceuls ont pu disparaître mais des aiguilles servant à les fixer ont bien été retrouvées dans les tombes. Et puis, pour eux, l’étude du crâne et de la dentition montre que l’insertion de la brique n’a pas pu être accidentelle.

Phénomène de mode ?

Et si la polémique portait plutôt sur la médiatisation de la première étude ? Alors que les films et les histoires de vampires connaissent une popularité sans pareil, " le vampire de Venise " devait inévitablement marquer les esprits et connaître une belle carrière médiatique. D’autres chercheurs en auraient-ils pris ombrage ?

Mais la polémique pourrait encore rebondir avec la découverte en Irlande en 2011 de deux squelettes vieux de 1200 ans, enterrés avec une pierre dans la bouche. Bien antérieurs aux chasses aux vampires qui n’apparaissent qu’au 16ème siècle en Europe selon les historiens, ces deux corps ont pourtant certainement fait l’objet d’un rituel : l’un des deux individus avait les mâchoires disloquées par l’insertion violente de la pierre. Qu’en conclure, sinon qu’à des époques différentes et à deux extrémités de l’Europe, des cadavres probablement associés à des revenants ont été profanés d’une manière semblable. Comme si vampires et morts-vivants relevaient d’un fonds commun de l’humanité.

 

T.N.

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK