L’Aquilolamna, ce requin ailé entre monstre imaginaire et raie manta découvert au large du Mexique

S’il est un animal qui fascine autant qu’il n’effraie depuis la nuit des temps c’est bien le requin. À tel point, que ce super-poisson a réussi à se tailler une place de choix dans l’imaginaire collectif, et cela bien avant le grand requin blanc des "Dents de la mer" de Steven Spielberg en 1975.

Malgré leur présence sur notre planète bleue depuis des centaines de millions d’années, chaque nouvelle découverte à leur propos est donc un véritable évènement. Et celle réalisée par une équipe internationale de paléontologues menée par Romain Vullo, chercheur du CNRS de Géosciences Rennes est tellement exceptionnelle qu’elle fera la Une de la prestigieuse revue Science ce vendredi 19 mars.

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La couverture de l'édition de ce 19 mars du magazine Science. © Tous droits réservés

Un requin ailé

Il y a 93 millions d’années, de drôles de requins ailés nageaient dans les eaux du golfe du Mexique. C’est le squelette entier de l’un de ces spécimens qui a été découvert à Vallecillo au Mexique en 2012 par le groupe de recherche allemand constitué par les paléontologues Christina Ifrim, Eberhard "Dino" Frey et Wolfgang Stinnesbeck. Mais il aura fallu l’arrivée de Romain Vullo, spécialiste des requins, pour que le fossile longtemps laissé de côté livre tous ses secrets.

"Dans le registre fossile, les spécialistes de requins travaillent habituellement sur des dents isolées. 99,9% de la classification repose d’ailleurs sur des dents isolées", explique le chercheur français. "Cela s’explique par le fait que les requins ont un squelette cartilagineux, qui n’est pas minéralisé et donc qui se conserve très mal. Par contre, les dents, elles, sont bien minéralisées et se conservent dans le temps. Ajoutez à cela le fait qu’un requin selon l’espèce en possède des centaines voire des milliers au cours de sa vie, et vous comprendrez par exemple pourquoi elles sont si courantes un peu partout, y compris chez vous dans le port d’Anvers (ndlr : "Sables de Kattendijk", Sables de Luchtbal" et "Sables d’Oorderen")." Sans oublier autour du cou des surfers. 

Généralement donc, seules les dents persistent, raison pour laquelle ce sont les fossiles les plus fréquemment trouvés à travers le monde. Difficile donc de savoir à quoi ressemblaient la plupart des requins du passé.​​​

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Les multiples rangées de dents d'un requin. © Tous droits réservés

Chimère

Cette espèce fossile inédite, baptisée Aquilolamna milarcae a permis à ses découvreurs de définir une nouvelle famille, les " requins aigles ". Ils se caractérisent, comme pour les raies mantas, par des nageoires pectorales extrêmement longues et fines rappelant des " ailes ". Le spécimen étudié mesurait 1 mètre 65 de long pour une envergure de 1 mètre 90.

Aquilolamna milarcae possédait une nageoire caudale au lobe supérieur bien développé, typique de la plupart des requins de haute mer comme le requin-baleine ou le requin-tigre. Ainsi, l’ensemble de ses caractères anatomiques lui conférait une apparence chimérique.

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Le fossile entier retrouvé à Vallecillo par l'équipe du Professeur Wolfgang Stinnesbeck. © Wolfgang Stinnesbeck

Un planeur dans le ciel

"La découverte est d’autant plus intéressante que rien ne nous permettait de penser qu’un requin comme celui-là, avec des nageoires pectorales aussi démesurées, longues et fines, comme celles d’un planeur dans le ciel, pouvait exister", explique Romain Vullo.

Une découverte "orpheline" ? Pas tout à fait. Une autre espèce mystérieuse, baptisée Cretomanta, intrigue les chercheurs depuis la découverte en 1990 de très petites dents de 1 millimètre à peine. Initialement associées à une raie manta primitive, d’où son nom, des chercheurs de Montpellier arriveront après plusieurs années de recherche à la conclusion que ces petites dents appartenaient en fait à un requin, mangeur de plancton. Mais sans squelette, impossible d’en connaître la morphologie.

La Cretomanta est-elle dès lors la même espèce de requin que celle retrouvée au Mexique ? Rien n’est moins sur car bien qu’exceptionnel, le fossile complet retrouvé, lui, ne possédait pas de dents. Impossible dès lors d’effectuer le "recouvrement" habituellement nécessaire aux paléontologues pour établir une preuve formelle que le Cretomanta et l’Aquilolamna sont la même espèce.

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La raie manta, facilement reconnaissable à ses "ailes" qui lui servent à se mouvoir, contrairement à celles de l'Aquilolamna présentes principalement pour se stabiliser. © Tous droits réservés

Mangeur de plancton

Malgré sa large gueule, les très petites dents de l’Aquilolamna ne devaient donc lui permettre de se nourrir que de plancton d’après l’équipe de recherche. On semble bien loin de son "cousin" le Megalodon, super-prédateur préhistorique aux dents acérées pouvant atteindre 20 mètres et se nourrissant de phoques, tortues et baleines. Un requin qui se nourrit de plancton n’est cependant pas une exception explique Romain Vullo : "Les recherches actuelles laissent penser que les requins planctophages ont toujours existé, dès l’apparition de ce superordre de poissons au paléozoïque".

Disparition

Disparu des océans désormais, l’Aquilolamna pourrait avoir disparu à la fin du crétacé, victime de la chute sur Terre de la météorite géante Chicxulub dans la péninsule du Yucatán au Mexique à la fin du Crétacé il y a 66 millions d’années. "S’il est compliqué de retracer son histoire évolutive à partir d’un seul fossile, sa disparition pourrait en effet être liée à l’effondrement de l’écosystème survenu suite à l’impact. L’incroyable quantité de débris ayant opacifié l’atmosphère terrestre, les rayons du soleil ont été en grande partie bloqués empêchant les planctons de se développer."

Une dégradation de leur "habitat" qui n’est pas sans rappeler ce que vivent certaines espèces de requins aujourd’hui à cause de l’urgence climatique et l’impact du réchauffement sur les récifs coralliens notamment. Un fléau pour les requins au même titre que la surpêche ou le shark finning, cette pratique qui consiste à couper les ailerons et la nageoire caudale aux requins dans le but de les utiliser dans la préparation d’une soupe traditionnelle chinoiseChaque année, entre 26 à 73 millions de requins sont tués dans le monde.

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