L'anxiété sociale à l'épreuve du Covid : quand la possibilité d'un retour à la normale est source d'angoisse

 L'anxiété sociale et covid: "Il ne faut pas s'en vouloir d'aller mal"
L'anxiété sociale et covid: "Il ne faut pas s'en vouloir d'aller mal" - © Josef Lindau - Getty Images

"Au printemps dernier, au moment de déconfiner, j’ai eu de terribles crises d’angoisse. Ça faisait très longtemps que je n’en avais plus eu de semblable”, confie Coline, 22 ans.

Cette jeune étudiante en psychologie souffre depuis l’enfance de sévères problèmes d’anxiété, qui l’ont menée jusqu’à l’isolement. Il y a quelques années, explique-t-elle, "j’avais peur de sortir de chez moi, de m’exposer dehors. J’avais peur de faire une crise d’angoisse devant les autres, d’être jugée." Grâce à un bon accompagnement psychologique et beaucoup d’efforts, elle a réussi – petit à petit – à sortir de son cocon et reprendre une vie normale. "Ma plus grande fierté est d’avoir osé prendre mon propre appartement,” explique-t-elle.

Mais tout a basculé à l’occasion du premier confinement. "Pour ne pas être toute seule, je suis rentrée me confiner chez mes parents. Ça s’est bien passé jusqu’au déconfinement", relate Coline. "Alors que tout rouvrait, moi, je n’osais plus sortir", explique-t-elle, "le simple fait d’avoir un invité à la maison générait en moi d’intenses crises d’angoisse. J’avais terriblement régressé".

Perte des habitudes sociales

Le récit de Coline n’étonne pas Serge Gozlan, psychiatre au CHU Brugmann. Depuis 25 ans, il mène des thérapies de groupe contre l’anxiété sociale. Depuis le début de la pandémie, explique-t-il, "on constate une augmentation de l’anxiété chez les patients déjà angoissés socialement, mais aussi chez de nouvelles personnes."

A cause des mesures sanitaires, "les contacts limités engendrent une perte des habitudes sociales et les liens finissent par se distendre", poursuit le psychiatre. "Même s’il y a un manque vis-à-vis des autres, un nouveau confort s’installe. Ce nouveau rythme peut être difficile à dépasser par la suite," ajoute-t-il.

La crainte du regard de l’autre

L’anxiété sociale peut prendre plusieurs formes. "Il y a une crainte d’être observé, de se sentir ridicule face à l’autre", explique Serge Gozlan. "Il peut y avoir aussi une anxiété de performance, une peur de ne pas être à la hauteur. Certaines personnes n’ont aucun problème à parler devant une foule de 500 personnes, mais elles sont totalement paralysées à l’idée d’avoir une conversation en petit comité, par peur de se dévoiler."

Si ressentir quelque appréhension face au regard de l’autre est un problème plutôt commun, il se transforme en véritable handicap chez la personne socialement anxieuse. A cause de multiples évitements, "la personne finit par renoncer à des choix de vie majeurs", explique le psychiatre, "certains ne sortent plus du tout de chez eux, ils renoncent à avoir des amis, une carrière ou une vie sentimentale”.

A différentes échelles, le phénomène est relativement répandu. Selon de récentes études, 10% de la population aurait des manifestations invalidantes d’anxiété sociale.

Le masque protège du regard de l’autre

A moyen/long terme, quel pourrait donc être l’impact de crise sanitaire sur ce trouble ? Olivier Luminet, psychologue de la santé à l’UCLouvain, reste prudent. "En ce moment, on ne dispose d’aucune donnée chiffrée. On sait que les troubles anxieux ont augmenté pendant la crise pour atteindre les 20%. Mais il n’y a pas de précision sur le type d’anxiété," précise le psychologue, également membre du groupe d’experts psychologie-corona.

Par ailleurs, souligne Olivier Luminet, la crise sanitaire peut aussi avoir "des effets paradoxaux". Il explique : "Tout dépend des facteurs dominants de l’anxiété de la personne. Si celle-ci résulte d’une timidité extrême, on voit que le fait de porter un masque peut même avoir un effet rassurant".

En effet, poursuit-il, "le masque les protège du regard des autres. Par exemple, on ne remarque pas le rougissement derrière un masque. Or, la peur de rougir est un problème courant chez les personnes socialement anxieuses."

Le psychologue admet que le retour à la normale sera probablement compliqué pour les personnes anxieuses qui "se sont habituées à vivre dans une bulle sécurisée, un environnement moins menaçant". Par exemple, souligne-t-il, "le télétravail crée un confort. Lors du retour, une confrontation à des visages pourrait s’avérer difficile".

Avancer pas à pas

Contexte de pandémie ou non, le conseil du psychiatre Serge Gozlan demeure le même : "Il faut avancer progressivement". Trop souvent, avertit-il, "coach, ami ou psy poussent la personne à faire quelque chose. Ils lui disent 'vas-y, ce n’est pas si compliqué'. Or, la brusquer risque d’aggraver le problème".

Une situation que la jeune Coline a vécue. "Autour de moi, les gens ne comprenaient pas comment quelque chose de banal – comme aller dehors – pouvait être si difficile", explique-t-elle, "mais tant qu’on ne l’a pas vécu, ce n’est pas possible de le comprendre".

Pour vaincre ses angoisses, Coline a été accompagnée par une psychologue et un psychiatre. "Se faire aider est un bon conseil", dit-elle, "ça permet de se décharger et d’être face à quelqu’un d’objectif qui peut vous donner un autre point de vue". En parallèle, elle s’adonne à la méditation et à l’écriture. "Méditer a été une vraie révélation. Ça a réussi à me calmer", explique-t-elle. "Quand on est anxieux, notre esprit est constamment submergé par des pensées et il se crée des peurs. Ecrire me permet de garder une trace et d’ensuite voir l’évolution."

Aujourd’hui, neuf mois après le retour de ses crises d’angoisse, elle dit se sentir “beaucoup mieux”. Elle explique : "J’essaye de sortir de chez moi et d’avoir un minimum de contacts avec les autres, même juste en allant faire des courses."

"J'apprécie énormément le contact avec les autres, mais c'est parfois difficile de sortir et d'aller vers eux. C'est ça toute l'ambivalence de la situation", conclut-elle.

A regarder aussi : reportage sur la précarité étudiante, dans notre JT de 19h30 ce vendredi

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