L'amiante tue toujours: une cartographie le montre

L'amiante tue toujours: une cartographie le montre
L'amiante tue toujours: une cartographie le montre - © Tous droits réservés

Des centaines de décès liés à l'amiante à proximité de trois usines qui fabriquaient des plaques d'Eternit. Pour la première fois, une carte montre cette concentration de décès et de malades autour des usines. L'hécatombe continue.

L'Association belge des victimes de l'amiante, l'ABEVA a réalisé deux cartes où sont recensées les victimes de l'amiante, malades ou décédées ces 30 dernières années. Ce qui interpelle à première vue, ce sont ces dizaines de points noirs (décès), bleus (malades) et jaunes (victimes environnementales) rassemblés à proximité des deux sites industriels où étaient fabriqués des produits Eternit.

Les plus fortes concentrations de points sont visibles dans les villages où habitaient les ouvriers de l'usine de Coverit, près de Mons. "On n'a jamais pensé que ça deviendrait une catastrophe pareille, ils ont tous été terrassés par l'amiante", témoigne Claude Lambert, ancien ouvrier de l'usine. "Ils ont déclaré un mésothéliome, et puis c'était la mort assurée, puisqu'on n'en guérit pas. Et il y a sûrement beaucoup de gens d'Harmignies qui sont morts de cette maladie sans qu'on le sache, puisque jusqu’il y a peu, on n'en parlait tout simplement pas". Aux travailleurs de l'usine, dont 170 sont déjà décédés aujourd'hui, d'une maladie de l'amiante, viennent s'ajouter les victimes environnementales. "Je connais un ami qui est décédé, ajoute Claude Lambert, et sa dame a également des problèmes de santé parce que son mari ramenait des sacs d'amiante à la maison."

A Kappelle-op-den-Bos, les points représentant les victimes de l'amiante sont concentrés dans la zone entre les sites des deux usines d'Eternit et le nombre de victimes environnementales est plus élevé (43 sur 150 décès).

On dénombre 170 victimes près des usines du brabant flamand, 213 victimes près de l'usine hennuyère. Et pourtant, selon plusieurs spécialistes du cancer de l'amiante(le mésothéliome), ces chiffres sont largement sous-estimés.

Une démarche qui ne se veut pas scientifique

L'ABEVA a récolté ces données via des témoignages, oraux ou écrits. "On voulait montrer que la famille Jonckheere n'était que l'arbre qui cachait une forêt de décès et de malades de l'amiante", explique Eric Jonckheere, président de l'ABEVA.

En ce qui concerne la région de l'usine Coverit d'Harmignies (région montoise), les chiffres proviennent d'un recensement réalisé par un ancien travailleur. Il a comptabilisé ses collègues, tombés dans cette terrible lutte contre l'amiante.

A Kappelle-op-den-Bos, en Brabant flamand, l'Abeva a travaillé sur base des registres du curé du village, qui a gardé une trace des causes de décès liés à l'amiante, et des registres des pompes funèbres locales. C'est ce qui explique pourquoi la carte de Kappelle-op-den-Bos renseigne d'avantage de victimes environnementales (qui ne travaillaient pas dans l'amiante). 

Selon plusieurs spécialistes du mésothéliome, ce type d'enquête a le mérite de lancer le débat et peut être comparée à une étude exploratoire et pourrait pousser des chercheurs en santé publique à réaliser des études scientifiques. Il reste toutefois difficile à l'heure actuelle de franchir les barrages éthiques pour avoir accès aux dossiers médicaux des patients. Un spécialiste nous confiait qu'il imaginait mal que ce type d'études soit mené avant plusieurs années.

Une carte comme outil de sensibilisation

"On a longtemps considéré ma famille comme un épiphénomène", explique Eric Jonckheere. "Eternit a toujours voulu minimiser l'impact de l'amiante sur la santé des gens autour des usines. Aujourd'hui, grâce à cette carte, on voit bien qu'on n'est pas les seuls, qu'il y a un coût humain énorme tant en terme de victimes professionnelles qu'en terme de victimes environnementales. On ne peut plus laisser faire un industriel qui fait passer le profit avant la santé des gens."

Brigitte Fransens, veuve d'une victime de l'amiante, voit dans ces cartes une occasion supplémentaire de sensibiliser la population et le monde politique au danger que représente l'amiante, à la catastrophe sanitaire de cette poussière qui a paru inoffensive pendant tant d'années et dont les dangers sont encore largement sous-estimés par le grand public. "La maladie s'est déclarée il y a 4 ans et demi et mon mari est mort dans les mois qui ont suivis. C'est une maladie très douloureuse, et quand on vous l'annonce, vous savez que vous êtes condamnés à court terme." Au-delà de l'injustice ressentie lors du décès de son mari, Brigitte Fransens a également dû encaisser le fait de ne pas pouvoir porter plainte contre Eternit. "Quand vous êtes chez le médecin, au moment où on vous annonce que votre mari va mourir dans 8 mois, on vous demande si vous comptez porter plainte contre Eternit. J'ai répondu au médecin qu'il venait de m'annoncer un combat et que nous ne pourrions pas mener deux combats de front. Le médecin a donc rempli les papiers qui nous donnaient accès au Fonds amiante, et qui par conséquent, nous ôtaient le droit d'un jour porter l'affaire en justice." Aujourd'hui, Brigitte Fransens espère une réaction du monde politique, pour donner du temps aux prochaines victimes, pour faire en sorte qu'elles puissent se consacrer à la lutte contre la maladie et ensuite décider d'aller ou non en justice contre l'industriel jugé responsable de la maladie.

L'amiante n'est pas une problématique du passé

Quand on parle d'amiante, on pense au Berlaymont, ce bâtiment du quartier européen que l'on a mis 10 ans à désamianter, et qui a rouvert ses portes aux eurocrates en 2001. Pourtant, 12 ans plus tard, l'amiante tue toujours.

La période de latence est de 30 à 60 ans pour le mésothéliome. A Kappelle-op-den-Bos, la population est de plus en plus consciente des dangers de que présente l'amiante et de l'impuissance face à ses effets dévastateurs. "Il y a  constamment des cas de mésothéliomes mais ces dernières années, on constate vraiment de plus en plus de cas", explique Sonia Dewit, gérante des pompes funèbres locales. "Et selon les médecins, le pic de cas est encore à venir." Sonia Dewit connaît d'autant mieux la problématique que son père est décédé du mésothéliome, il y a 3 ans. "Nous sommes conscients que notre tour viendra peut-être. Nous avons tous joué sur les terrains d'Eternit. Nous allions avec les scouts jouer et courir à travers les tuyaux de l'usine. D'ici 10 ou 20 ans, cette maladie pourrait très bien me rattraper aussi."

Odile Leherte

 

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