L’agrivoltaïque, fausse bonne idée ou vraie révolution mêlant agriculture et production d’énergie ?

"Une fausse bonne idée." La Fugea, la Fédération unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs, et l’association Terre-en-Vue s’inquiètent. Les projets d’agrivoltaïque ou de "champs solaires" se multiplient en Wallonie. Ils peuvent pourtant être une solution pour produire davantage d’énergie renouvelable.

Au sol, des plants de pomme de terre : c’est l’agriculture. En hauteur, des panneaux captant la lumière du soleil pour produire de l’énergie : c’est le photovoltaïque. Installez les deux sur une même parcelle et vous obtiendrez l’agrivoltaïque (aussi appelé l’agriphotovoltaïque ou l’agriPV).

Dans la commune de Ciney par exemple, ce sont 42 hectares le long de l’autoroute, l’équivalent de près de 59 terrains de foot, qui pourraient être destinés à l’agrivoltaïque. Concrètement, il s’agirait de faire paître des moutons au sol et d’installer les panneaux photovoltaïques en hauteur. Des exemples existent déjà en Allemagne, Italie et en France où des pommes de terre, du céleri-rave, des laitues, des concombres ou encore du blé ont été cultivés.

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Dans le sud de la France, à Ortaffa, des parcs agrivoltaïques existent depuis 2014. Les moutons y côtoient des panneaux. © RAYMOND ROIG AFP

"L’avantage du projet, c’est qu’on garderait une activité d’élevage sous les panneaux, explique Anne Pirson, échevine de l’Agriculture à la Ville de Ciney. Le collège ne rendra un avis positif que si les éleveurs de la région peuvent s’y retrouver. Nous avions déjà reçu des demandes d’installation de panneaux photovoltaïques sur des terrains agricoles mais sans la possibilité d’y mettre une activité agricole. Là, on privait la commune de terres nourricières. Ici, c’est tout l’inverse. On peut continuer à exploiter le sol."

Car c’est bien le souci majeur pour les deux organisations représentantes des agriculteurs : installer des panneaux, même en hauteur, priverait le secteur de terres alors qu’il est de plus en plus difficile d’y accéder. Le combat d’accès à la terre pour les agriculteurs est mené par l’association Terre-en-Vue.

Cela compliquera encore davantage l’accès à la terre

"La concurrence entre les différents usages de la terre (production alimentaire, logement, industrie, etc.) entraîne depuis de nombreuses années une importante crise pour l’accès au foncier agricole en Wallonie. En proposant un nouvel usage des terres agricoles pour la production d’électricité, cela compliquera davantage l’accès à la terre, en particulier pour les nouveaux producteurs", argue David Dupuis, chargé de projet chez Terre-en-Vue.

Tout dépend du modèle et de la météo

Mais alors ? Qui a raison ? Est-il possible de concilier les deux ? "Oui. Mais beaucoup de modèles sont possibles, ce qui rend le sujet compliqué", répond Frédéric Lebeau. Il est professeur de système énergétique et d’énergie renouvelable aux facultés de Gembloux Agro-Bio Tech. Il travaille sur la modélisation d’installation agrivoltaïque.

"Il est évident que si on met des panneaux solaires, on va créer de l’ombre puisque l’objectif est de capter les rayons du soleil." Mais dans ces cultures, les panneaux sont suffisamment espacés pour laisser passer la lumière entre les rangées. "Une partie de la lumière est donc utilisée pour la production d’énergie, l’autre pour la photosynthèse. Les situations sont donc bien différentes en fonction de la localisation, de la latitude."

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France mais aussi Italie, Allemagne, Chine, Etats-Unis, Chili ou Japon testent ce genre de dispositifs. © AFP

Et en fonction de ce qui est produit sur ces parcelles. Si l’ombre engendrée ne gêne pas les moutons, elle peut avoir des répercussions sur certaines récoltes. S’il y a des canicules comme l’été 2020, cette ombre peut être bénéfique. Par contre, si l’ensoleillement pendant l’été n’est pas optimal, comme cette année, les récoltes peuvent être impactées négativement.

"Les projets allemands montrent que l’on garde un bon rendement même si on perd un peu de superficie au sol, continue le professeur. Mais on change la vitesse de travail des agriculteurs sous les panneaux. Il est moins facile de passer avec un tracteur, il faut être plus attentif."

Une meilleure 'efficacité' des terres

L’un dans l’autre, "on arrive finalement à une meilleure 'efficacité' des terres que si on découplait ces deux productions, explique Frédéric Lebeau. La combinaison des deux est potentiellement vertueuse car on a besoin de moins de surface pour arriver au même niveau de production énergétique et alimentaire."

Un cadre nécessaire pour protéger les agriculteurs tout en sauvant notre planète

Une production énergétique plus verte, nécessaire pour ralentir le réchauffement climatique et pour que l’Union uropéenne atteigne ses niveaux de productions d’énergie renouvelable nécessaire à la survie de notre planète. Une production plus rentable aussi que l’agriculture. "Jusqu’à dix fois plus rentable", nous dit le Gembloutois. De quoi compenser les éventuelles pertes agricoles.

Mais cette logique de rentabilité est dénoncée par la Fugea et par Terre-en-Vue qui craignent de faire entrer les agriculteurs dans une logique de rente plutôt que dans une logique nourricière. "C’est le cadre d’adoption de l’agrivoltaïque qui permettra d’éviter ce genre de dérives", commente Frédéric Lebeau.

Et de préciser que ces installations ne riment pas forcément avec artificialisation du sol. "Ces installations ne sont pas irréversibles et ne demandent pas une dalle de béton. Le permis est donné pour 30 ans renouvelables. Ensuite, il est possible de les retirer." Là encore c’était une crainte de la Fugea et de Terre-en-Vue, "avec des câbles partout empêchant l’accès des tracteurs et rendant impossible l’entretien de l’herbe."

A Ciney, cet entretien de l’herbe se ferait par des moutons… à condition que le projet soit accepté par la région Wallonne. Car si les demandes de permis d’urbanisme pour l’agrivoltaïque augmentent, on n’en connaît pas encore les réponses. Un cadre doit en effet être mis en place. L’administration y travaille, selon le ministre de l’Agriculture et de l’Aménagment du territoire, Willy Borsus.

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