L'agression à Anderlecht "révélatrice d'un phénomène plus pernicieux" selon Farida Tahar (CCIB)

L'agression à Anderlecht "révélateur d'un phénomène plus pernicieux" selon Corinne Torrekens (ULB)
L'agression à Anderlecht "révélateur d'un phénomène plus pernicieux" selon Corinne Torrekens (ULB) - © Tous droits réservés

Dans une interview donnée au média belge arabophone Almouwatin, Fatiha, agressée fin décembre à Anderlecht, demande aux jeunes de "ne rien faire" et de laisser faire la police. Ces derniers jours, une véritable chasse à l’homme avait démarré dans le quartier pour retrouver l’agresseur de cette femme voilée de 47 ans. Une agression dont le caractère islamophobe doit encore être prouvé mais qui fait remonter une certaine crainte dans les communautés musulmanes.

L’agression a eu lieu le 30 décembre dernier dans le quartier La Roue à Anderlecht, mais elle n’était sortie que la semaine dernière sur les réseaux sociaux. Les images prises par la caméra de surveillance d’un snack montrent une femme voilée, Fatiha, et sa fille qui marchent dans la rue. Soudainement, un homme sous une capuche noire arrive en sens inverse et assène un violent coup au visage de Fatiha. La mère de famille vacille et regarde en direction de son agresseur qui s’enfuit avant de tomber au sol, inconsciente. Sa fille de 10 ans est sous le choc après cette scène d’une violence rare.

Laissez la police faire son travail, justice sera rendue

La semaine dernière, les images de l’agression sont apparues sur la toile et ont été largement relayées par des internautes choqués. Les réactions étaient très vives sur Facebook où plusieurs jeunes du quartier se sont lancés dans une chasse à l’homme pour retrouver le coupable. Face à ces réactions parfois violentes de certains jeunes et à des rondes organisées par ceux-ci dans le quartier de La Roue, Fatiha a décidé de s’exprimer sur un média belge multiculturel, Almouwatin. Sur la chaîne youtube du média belge arabophone, Fatiha s’exprime en arabe, et est doublée en français : "Plainte a été déposée, laissez la police faire son travail et justice sera rendue".

 

Si le caractère islamophobe est évidemment dénoncé dans la plupart des commentaires, celui-ci n’est pas pour autant prouvé jusqu’ici. L’enquête policière doit encore en apporter la preuve. Mais, comme l’explique Patrick Charlier, président d’Unia (centre pour l’égalité des chances et la lutte contre les discriminations), "(…) quand quelqu’un se fait attaquer comme ça gratuitement, elle porte un foulard, elle est identifiée comme étant musulmane. Il y a une présomption". Le président d’Unia a par ailleurs expliqué que le centre pour l’égalité des chances s’était déjà retiré de dossiers où il y avait présomption mais où l’enquête avait finalement démontré le contraire.

Une crainte pour les communautés musulmanes

Tant que la police n’aura pas retrouvé l’agresseur, il sera donc difficile d’établir s’il s’agissait bien d’un cas d’islamophobie. Mais de leur côté, les mères de famille du quartier ont peur. L’agression de Fatiha a fait ressortir une crainte diffuse mais bien présente depuis plusieurs années dans les communautés musulmanes. Un contexte tendu que confirme Corinne Torrekens, professeure de sciences politique à l’ULB : "Beaucoup de femmes musulmanes – c’est vrai - souvent voilées, sont victimes de propos désobligeants, de propos islamophobes, de propos qui contiennent une certaine forme de violence verbale. Certaines ont été victimes d’actes de violence très récemment donc tout ceci s’accumule pour effectivement créer un sentiment d’inquiétude extrêmement fort (…)". Et pourtant, la police locale nous l’assure : il s’agit d’un évènement isolé.

Un phénomène plus pernicieux

Pour Farida Tahar, du Collectif contre l’islamophobie en Belgique (CCIB), cette agression renvoi "(…) certaines femmes, certains hommes à des agressions subies (…) et est révélateur d’un phénomène beaucoup plus pernicieux, et donc évidemment ça suscite une inquiétude quasi généralisée auprès des communautés".
 

Ce qui nous parvient n'est que la face cachée de l'iceberg 

Du côté du centre pour l’égalité des chances, il n’y a pas vraiment d’augmentation du nombre de dossier ouverts : "On est dans une certaine stabilité. On ouvre entre 300 et 320 dossiers. Nous avons connu un pic en 2016 avec pratiquement 400 dossiers, mais c’est aussi l’année des attentats qui ont eu lieu à Zaventem et à Maelbeek. Elle a eu un impact direct sur l’expression de la haine et du rejet des musulmans" explique Patrick Charlier. Mais le président d’Unia nuance : le nombre de dossiers ouverts ne représente pas une "photographie" de la réalité du terrain. "On sait que ce qui nous parvient n’est que la face cachée de l’iceberg" explique Patrick Charlier.

Pour Corinne Torrekens, professeur de sciences politiques à l’ULB, c’est le même constat : les chiffres ne disent pas tout. Porter plainte est loin d’être un réflexe pour les victimes d’islamophobie : "(…) on ne va pas aller porter plainte parce qu’une personne nous a agressé verbalement". La relative stabilité observée dans les chiffres d’Unia cache donc certainement une réalité bien différente. Et les réactions suite à la publication de la vidéo de l’agression de Fatiha le laisse penser. "Ces micro-expériences misent bout à bout à la longue finissent par constituer quelque chose de bien plus profond, un sentiment d’inquiétude bien plus profond" explique Corinne Torrekens.

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