L'Académie française est "complètement à l'ouest"

L'Académie française est "complètement à l'ouest"
L'Académie française est "complètement à l'ouest" - © ERIC FEFERBERG - AFP

Ce mardi est la Journée internationale de la francophonie. C'est l'occasion de faire le point sur l'utilisation de la langue française. Se porte-t-elle bien en 2018?  Au micro de La Première, Dan Van Raemdonck - linguiste à la VUB et à l'ULB - analyse la situation. 

Quelles perspectives pour la langue française?

Dan Van Raemdonck: "On calcule déjà qu'en 2060, on sera 769 millions de francophones. En termes de grandeur, c'est un chiffre qui est amené à croître. Le potentiel de francophones, si on cherche le ratio en termes de pouvoir économique est vraiment très important. On dit toujours que le français est une langue ringarde, élitiste et très puriste. Il y a des choses qui sont vraies, le français est une langue puriste, mais c'est une langue de communication pour de plus en plus de personnes."

"Il faut déplacer le foyer. La France n'est pas la majorité des francophones. La France c'est 60 millions de Français et il y a plus de la moitié des francophones aujourd'hui qui sont en zone africaine. 80% en 2050. Ça veut simplement dire qu'il faut accepter de se décentrer, il faut accepter de regarder des polycentres, il y a plusieurs centres de francophonie et le centre de la France n'est pas le quai de Conti à Paris ou l'Académie française."

La langue française n'est-elle pas un peu envahie, notamment par l'anglais ? 

"J'ai l'habitude de dire qu'il n'y a pas de mots anglais en français, il y a des mots d'origine anglaise. Parce qu'on les adapte phonétiquement, on ne les prononce pas comme en anglais. On les adapte morphologiquement quand on conjugue un verbe, on les adapte au niveau du sens. Donc tout est adapté." 

"Lorsqu'on n'adaptera pas ou plus, là on sera en danger. La question est la vivacité du français dans la créativité lexicale. On est terriblement contraint, on a une académie qui doit toujours tout estampiller. Elle est à son neuvième dictionnaire, mais ça fait depuis 1935 qu'on n'a pas un nouveau dictionnaire de l'Académie française. Vous imaginez bien que le vocabulaire a évolué, donc il faut ouvrir la création lexicale, comme le font les Québécois. Le français a une boîte à outils pour créer des mots nouveaux, mais on a l'impression qu'on ne le laisse pas faire."

Elle est dépassée l'Académie française ? 

"Tout à fait, complètement à l'ouest. Pour moi, la créativité lexicale est la part d'évolution la plus évidente. Des mots nouveaux sont créés au Québec ou en Afrique. Et on en crée aussi en Belgique. Donc, il y a une espèce de revalorisation à partir des années 80 des régionalismes des différents pays. Mais ce n'est pas que ça qu'il faut prendre en considération. La langue française est riche de tous les apports de tous les francophones, elle n'est pas simplement riche des apports de la France parisienne."

"Par ailleurs, on attend avec forte attention et fort intérêt un discours d'Emmanuel Macron sur son idée du français, qui va être prononcé dans les prochains jours. Moi j'ai très peur que la France, avec son côté jupitérien, ne veuille recentrer la politique de la francophonie autour de son propre pouvoir à elle, de la France en termes de géopolitique. Parce que la langue est un instrument qui vient aussi en soutien d'un pouvoir économique. Et qui vient en soutien d'un pouvoir politique. La langue n'est pas neutre, c'est un instrument. Il peut être bien utilisé et vous pouvez avoir de l'émancipation. Il peut être mal utilisé et vous pouvez avoir de la soumission, de l'exclusion ou de la guerre économique qui s'accompagnent effectivement avec le pouvoir de la langue." 

La Belgique francophone peut-elle influencer la langue française à son niveau?

"L'apport de la fédération Wallonie-Bruxelles est important parce que nous avons un intérêt beaucoup plus particulier sur les locuteurs. Alors que nos autres collègues de la francophonie du Nord, le Québec, la Suisse et la France, sont parfois plus occupés au statut de la langue, son prestige international, etc. Nous, on estime qu'on a un point de vue peut-être un peu plus social. Socialement parlant, il y a un facteur d'intégration important par la langue, on le voit avec les réfugiés et les migrants."

Sacrifier une langue, c'est quelque part sacrifier une culture

"Il y a aussi un facteur d'exclusion terriblement fort lorsque maintenant, pour avoir une profession, on exige une connaissance de langue alors qu'on n'y est pas préparé. La langue devient aussi un critère à l'emploi, et ça, c'est quand même très important de s'en rendre compte. Parce que, du coup, il faut faire en sorte dans la formation qu'on puisse maîtriser plusieurs langues. Notre point de vue a toujours été d'inscrire le français dans un respect de la diversité linguistique. Sacrifier une langue, c'est quelque part sacrifier une culture, et c'est donc un sacrifice vraiment fort. "

L'écriture inclusive serait-elle une bonne évolution de la langue française?

"La langue n'est pas sexiste, ce sont les discours sur la langue qui sont sexistes. La langue n'a pas dit que le masculin l'emportait, ce sont des gens qui l'ont observé. Des gens qui étaient assez myopes et qui ont été dire que le masculin l'emportait parce que le mâle est plus noble que la femelle. Le débat sur l'écriture inclusive est très compliqué parce qu'en fait l'écriture inclusive n'est pas juste le point médian. "

"Le fait de faire en sorte que le féminin soit représenté et que tout le monde se retrouve dans la langue. Ça se fait par des tas de choses, et notamment dans le vocabulaire. La féminisation des noms de titres, métiers et fonctions, ce qu'on pratique en Belgique depuis un décret de 1993, bien avant la France. D'ailleurs l'Académie française nous avait tancés en disant 'mais de quoi se mêle-t-on, pourquoi est-ce qu'on féministe les choses ?'"

La langue a-t-elle perdu de sa superbe chez les jeunes?

"Je ne suis pas du tout de cet avis-là. Je me rends compte que les gens écrivent beaucoup plus qu'avant. Évidemment, sur des claviers, ils écrivent autre chose, etc. Mais ils développent petit à petit une intelligence adaptative. Ils s'adaptent aux supports. Il faut juste leur apprendre qu'on écrit le français de telle sorte dans tel endroit. Il y a une variété socio-professionnellement valorisée qu'ils doivent pratiquer. Et quand on leur dit ça, ils se rendent bien compte. Mais ils écrivent beaucoup plus et ils lisent beaucoup plus qu'on ne le pense. Il faut arrêter ce genre de discours complètement catastrophique."

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