Kids Hearts: un projet franco-belge pour pallier les carences en chirurgie cardiaque infantile

Jean-Louis Vanoverschelde, invité du Plus de Matin Première pour parler du projet Kids Hearts.
Jean-Louis Vanoverschelde, invité du Plus de Matin Première pour parler du projet Kids Hearts. - © RTBF

Le projet Kids Hearts a été lancé aux Cliniques universitaires Saint-Luc. C’est un partenariat transfrontalier franco-belge qui vise à créer d’ici 2020 une activité de chirurgie cardiaque infantile au centre hospitalier universitaire de Lille pour couvrir une grande région : Lille, Tournai, Courtrai, mais aussi Mouscron et Ypres, puisque cette région est démunie de ce type d’expertise.

Pour nous en parler, le professeur Jean-Louis Vanoverschelde, docteur médical des Cliniques universitaires Saint-Luc, était l'invité du Plus de Matin Première :

Mehdi Khelfat : Vous êtes vous-même cardiologue, donc vous connaissez bien cette problématique. Quand on parle de chirurgie cardiaque infantile, on parle des enfants qui ont moins de deux ans, c’est ça ?

Jean-Louis Vanoverschelde : Oui, c’est ça. La chirurgie cardiaque se fait de 0 à 77 ans, et même au-delà. La chirurgie cardiaque pédiatrique est divisée en deux parties : celle qui est infantile et qui se fait chez les enfants de moins de deux ans et celle qui se fait bien sûr chez les enfants de plus de deux ans.

Mehdi Khelfat : Alors, chez les enfants de moins de deux ans, qu’est-ce qu’il y a de spécifique, de particulier par rapport à l’adulte, mais aussi par rapport aux enfants de plus de deux ans ?

Jean-Louis Vanoverschelde : L’enfant grandit rapidement, donc les structures internes grandissent également rapidement, donc il y a des spécificités aux nouveau-nés. Ils sont tout petits et bien entendu, lorsqu’ils ont des malformations cardiaques, ils ont un tout petit cœur et ça nécessite toute une série de techniques qui sont très particulières. Il y a donc très peu de centres qui pratiquent ce genre de chirurgie.

Mehdi Khelfat : Justement, pour les enfants de moins de deux ans qui habitent à Tournai, à Mouscron, à Lille ou à Ypres, il se passait quoi ?

Jean-Louis Vanoverschelde : Pour les enfants qui sont nés en Belgique ou qui vivent en Belgique, il n’y avait absolument aucun problème puisque ces patients sont ensuite, après le diagnostic, référés vers les centres universitaires belges, puisque nous avons quatre centres qui pratiquent ce type de chirurgie en Belgique, deux du côté francophone et deux du côté néerlandophone. Par contre, du côté français, malgré le fait que le CHU de Lille est un très grand CHU, puisqu’il a plus de 3000 lits — c’est une institution hospitalière gigantesque — de manière paradoxale il n’avait pas développé la chirurgie cardiaque infantile jusqu’à présent. Leurs patients étaient envoyés à Paris ou éventuellement à Bruxelles dans un petit nombre de cas.

Mehdi Khelfat : Avec peut-être la difficulté de l’éloignement de ces petits enfants qui ont besoin de la proximité de leurs parents...

Jean-Louis Vanoverschelde : Oui, bien entendu. Vous imaginez, surtout chez les nouveau-nés, si on doit intervenir au niveau cardiaque et que la maman et toute la famille doivent se déplacer à 300 ou 400 kilomètres pour pouvoir réaliser le geste chirurgical. C’est évidemment extrêmement difficile, et donc le développement local de ce type de chirurgie était absolument indispensable.

Mehdi Khelfat : Concrètement, on est partis sur un projet Interreg, donc il y a des financements européens puisqu’il y a une collaboration transfrontalière. Comment va se passer ce projet que vous avez intitulé Kids Hearts, "les cœurs des enfants"  ?

Jean-Louis Vanoverschelde : C’est essentiellement un projet de formation et les équipes lilloises viendront pendant les deux à trois années qui viennent se former à Bruxelles, tant sur le plan médical que sur le plan paramédical, puisqu’on prévoit de former une petite trentaine de médecins, que ce soit des cardiologues pédiatres, des chirurgiens cardiaques, des réanimateurs, des anesthésistes, mais aussi tout un personnel infirmier et paramédical, une quarantaine de personnes qui viendront se former aux cliniques universitaires Saint-Luc.

Mehdi Khelfat : Ça coûte cher de faire ça ?

Jean-Louis Vanoverschelde : C’est essentiellement le temps que va prendre cette formation pour les médecins en question et les déplacements qui vont être couverts par le financement Interreg, financement qui est contrebalancé également par un financement FEDER du côté belge.

Mehdi Khelfat : Pourquoi être allé chercher Saint-Luc ? Pourquoi particulièrement votre institution ?

Jean-Louis Vanoverschelde : Parce que nous sommes une institution qui depuis très longtemps a une tradition dans le domaine de la cardiologie et de la chirurgie cardiaque, et la chirurgie cardiaque pédiatrique est développée aux Cliniques Saint-Luc. Même déjà avant les Cliniques Saint-Luc, à la clinique Saint-Joseph à Herent, lorsque l’université catholique de Louvain se trouvait encore sur le site de Louvain même, depuis un peu plus de 50 ans — la première intervention a eu lieu en 1960 — nous pratiquons ce type d’intervention chez les enfants, avec bien sûr un degré de complexité croissant avec les développements technologiques. Mais c’est donc une longue tradition chez nous et nous sommes reconnus à la fois dans notre pays, mais également à l’international pour cette spécificité.

Mehdi Khelfat : Pour ce qui est de la zone qui va être couverte par ce nouveau centre, qui va être un centre un peu transfrontalier, ça concerne 260 enfants par an, c’est ça ?

Jean-Louis Vanoverschelde : Ça concernait 260 enfants par an lorsque l’on s’intéresse à la région du nord de la France, mais aujourd’hui il y a une fusion des différentes régions, et donc la région des Hauts-de-France, qui représente à peu près 7,5 millions d’habitants, grosso modo on va retrouver 300-350 jeunes patients en dessous de deux ans qui vont nécessiter ce type de chirurgie. C’est donc une activité qui est tout à fait importante sur le plan de sa quantité.

Mehdi Khelfat : Quelles sont les pathologies à cet âge-là  ? Ce sont surtout des malformations congénitales ?

Jean-Louis Vanoverschelde : Oui, ce sont essentiellement des malformations congénitales, ou durant l’embryogenèse, les différentes structures cardiaques ne se sont pas positionnées correctement, voire ne se sont pas développées correctement, et donc l’intervention va essentiellement avoir soit un but palliatif pour permettre à l’enfant de grandir et ensuite d’être opéré de manière plus complète lorsqu’il sera plus grand, soit de corriger le défaut immédiatement.

Mehdi Khelfat : Et les chances de succès sont importantes et progressent au fil des années de recherche ?

Jean-Louis Vanoverschelde : Les chances de succès sont très importantes puisque le taux de succès est de plus de 95 à 98%. Le risque de mortalité hospitalière est aux alentours de 2 à 3%, même chez ces petits enfants. C’est donc un risque qui est tout à fait acceptable, et aujourd’hui on voit nombre de ces enfants qui arrivent à l’âge adulte et qui vivent une vie strictement normale tout au long de leur vie. Donc, oui, c’est une chirurgie qui est très importante.

Mehdi Khelfat : Ce projet va vous mener jusque quand ?

Jean-Louis Vanoverschelde : Le but du projet est un horizon 2020-2021. Les Français sont en train de reconstruire une partie de leur bâtiment dans lequel ils vont accueillir cette activité et l’horizon 2020 a été fixé. Je sais qu’ils ont un tout petit peu de retard, donc ça pourrait durer un tout petit peu plus longtemps, mais en principe ça va durer deux à trois ans.

Mehdi Khelfat : On peut imaginer que les petits Courtraisiens et les petits Tournaisiens aillent se faire soigner à Lille à l’avenir ?

Jean-Louis Vanoverschelde : C’est tout à fait envisageable puisque la compétence sera là et qu’il existe le long de la frontière belgo-française une zone dans laquelle les petits patients, ou même les grands patients, des deux côtés de la frontière, peuvent aller se faire soigner sans aucun problème, soit du côté français, soit du côté belge, avec les mêmes facilités. Ces zones s’appellent des ZOAST, qui sont des zones organisées de soins transfrontaliers, et c’est vraiment une plus-value pour les patients qui habitent dans ces régions.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK