Justice : qu'est-ce qu'un " psychopathe " ?

L’affaire Valentin Vermeesch continue de marquer l’actualité judiciaire. Alors que la cour d'assises de Liège a clôturé les auditions des différents experts psychiatres et psychologues qui ont été chargés d'évaluer les personnalités des accusés, il apparaît que deux d’entre eux ont été évalués comme psychopathes. Ce n’est pas la première fois qu’un accusé est qualifié ainsi dans une affaire sordide, mais qu’est-ce que ce terme de « psychopathe » signifie réellement pour la justice ou les psychiatres ? La science en sait-elle plus aujourd’hui sur eux ? Et que risquent-ils une fois définis comme tels ?

4 facettes

Tout le monde connaît l’existence des psychopathes. Via les films ou les séries, le mot charrie instantanément un imaginaire très fort fait de crimes à la fois horribles et méthodiques et de tueurs en série élaborant des machinations complexes. « Pas tout à fait faux mais un peu caricatural » répond le professeur Thierry Pham, qui dirige le Centre de recherche en défense sociale et étudie directement les psychopathes incarcérés en Belgique depuis plus de vingt ans. En matière d’émotions humaines, il a l’habitude de dire que les psychopathes connaissent la partition, mais pas la musique : « Ils ont les mots des émotions, ils ont le lexique, mais ils ne les ressentent pas derrière » ajoute-t-il. Pour autant, cela ne signifie pas que les psychopathes ne ressentent aucune émotion : « C’est ce que nos recherches ont mis en évidence, ils sont réceptifs à certaines émotions mais pas à d’autres. (…) Ces gens sont plutôt hédonistes, ils sont à la recherche du principe de plaisir, du principe d’affirmation, donc en général ce qu’on observe c’est qu’ils ont largement accès aux émotions dites positives mais beaucoup moins à la peur, l’anxiété ou la tristesse ».

On confond souvent psychopathes, sadique ou sociopathe, des termes qui peuvent se recouper partiellement mais ne sont pas des synonymes.  Ce n’est que lorsque quatre facettes sont réunies que la personne peut être décrite avec certitude comme une personnalité psychopatique : « Il y a tout d’abord la facette interpersonnelle, qui est la tendance qu’ont ces gens à manipuler, séduire ou mentir. Ensuite, il y a la froideur émotionnelle, l’absence d’empathie. La troisième facette qui décrit une tendance au comportement impulsif et la dernière qui est la facette anti-sociale, qui est la tendance à commettre des délits de manière répétée » détaille le professeur Pham.

Expertises en face-à-face

Lors d’un procès, c’est en général le juge d’instruction qui désigne un ou plusieurs experts pour analyser la personnalité d’un suspect. C’est dans ce cadre que Patrick Papart, expert psychiatre à Liège, a rencontré de nombreuses personnalités psychopatiques en prison : « On a accès à un parloir semblable à celui des avocats, c’est une petite pièce où il y a une table et deux chaises et vous êtes en vis-à-vis lors de l’entretien » raconte-t-il. « Ce n’est généralement pas difficile d’entrer en contact avec un psychopathe. Le piège, évidemment, c’est de ne pas tomber sous le charme, de ne pas se faire manipuler ». Car à l’issue d’un ou deux entretiens d’une à deux heures, l’expert psychiatre devra rendre un avis détaillé sur la personne qu’il a rencontrée. Il étudie auparavant le dossier et les antécédents de la personne mais c’est surtout cet entretien les yeux dans les yeux qui est déterminant dans son analyse : « l’entretien est libre, on n’a pas notre petite liste de questions devant soi, on utilise son expérience de psychiatre et de spécialiste en psychiatrie légale et on évoque les antécédants de l’intéressé, évidemment les faits qui lui sont reprochés, en étant bien attentif au fait que le psychiatre n’est pas là pour juger les faits ou si l’accusé les a bien commis » insiste le docteur Papart. L’important est d’écouter et de noter les réactions du suspect : « le souvenir le plus marquant c’est évidemment quand les faits qui sont reprochés sont d’une gravité extrême et ont entraîné une souffrance chez la personne ou chez les familles dans des meurtres particulièrement sordides et que la personne relate les faits avec une froideur extrême sans aucune remise en question, sans aucune culpabilité. Ça reste impressionnant, même quand on a l’habitude » nous confie Patrick Papart.

Jugé responsable de ses actes

Narcissique, manipulateur, parfois sadique, le psychopathe vit pourtant bien dans la réalité et n’est pas fou au sens où on l’entend habituellement nous confirme le professeur Pham : « il est conscient de la réalité, il est capable de préméditer ses actes, il n’a pas d’état délirant, il n’est pas halluciné, il n’est pas désorganisé comportementalement comme pourraient l’être les psychotiques ». C’est pourquoi les personnalités psychopathes sont généralement jugées responsables de leurs actes et endurent des peines de prison, parfois très sévères en fonction de la gravité des faits, et non un internement psychiatrique.

De récentes études américaines, ont pu établir que les psychopathes ont un cerveau différent des autres, dans lequel les zones émotionnelles de la peur et de l’empathie ne sont tout simplement pas actives. On sait aussi désormais que l’hérédité peut jouer et que certaines familles comportent un grand nombre de personnalités psychopathiques : « On ne peut pas nier aujourd’hui que dans ce fonctionnement de personnalité là comme dans d’autres, il y a des prédispositions héréditaires qui vont jouer sur l’évolution de l’individu. (…) Mais tout cela peut-être atténuer ou renforcer par des facteurs d’environnement » nous explique Thierry Pham. Autrement dit : l’éducation et les relations humaines tout au long de la vie peuvent « adoucir » la personnalité prédisposée à la psychopathie. Il y aurait d’ailleurs dans la société des « psychopathes non violents » ou bien intégrés qui ne représentent pas un danger. « Lorsque vous investiguez leur vie, ces gens vous disent qu’ils ont été emportés dans des trajectoires qui les ont amenés à commettre des actes malgré eux quelque part mais on pourrait aussi considérer que dans le cours de l’évolution de l’individu, il y a quand même des moments d’arrêt, des moments de répit où l’individu devrait ou pourrait quand même se poser et avoir potentiellement des options qui aboutiraient à une trajectoire de vie différente » conclut le professeur Pham. En d’autres termes : si les psychopathes criminels ont bien une personnalité à part, rien ne les déterminait à basculer dans l’horreur. Ils ont choisi de le faire pour des motifs de satisfaction personnelle et sont jugés comme tels.

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