Jusqu'à quel point les lobbies peuvent-ils influencer les politiques d'un État?

Jusqu’à quel point les lobbys peuvent-ils influencer les politiques d’un État?
Jusqu’à quel point les lobbys peuvent-ils influencer les politiques d’un État? - © Tous droits réservés

Nicolas Hulot a dénoncé mardi dernier – alors qu’il annonçait sa démission du gouvernement françaisla "présence des lobbies dans les cercles du pouvoir".

Que fait un lobbyiste ? Quel est réellement son pouvoir d’influence ?

Pour en parler, Daniel Guéguen, professeur à l’Institut d’études européennes à l’ULB et lobbyiste auprès des institutions européennes, était l'invité de Jour Première en radio.

A la question de savoir que faisait le conseiller politique de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), Thierry Coste, lors d'une réunion à l'Elysée, il a son point de vue : "Il y a différentes façons de faire du lobbying, mais la bonne façon est de considérer le lobbying comme une médiation, c’est-à-dire la capacité de rapprocher les points de vue. Et c’est exactement ce qui s’est passé dans le bureau du président Macron. Quand j’entends l’ex-ministre Hulot dire que le lobbyiste n’était pas invité, comment ça le lobbyiste n’était pas invité ? M. Hulot ne savait pas que le lobbyiste était invité, ce n’est pas du tout la même chose, parce qu’on ne rentre tout de même pas à l’Élysée comme ça, il y a des listes. Donc, le lobbyiste était effectivement invité. Et est-ce qu’il est choquant que le lobbyiste ait été invité ? La réponse est non. Est-ce que le lobbyiste s’est présenté masqué ? Le lobbyiste n’était pas masqué. Il s’est présenté sous son nom, sous sa fonction. Il était accompagné ou il accompagnait le président de l’Association nationale des chasseurs. C’est bien comme ça que les choses se proposent et se présentent. Vous avez le représentant politique, vous avez le technicien et vous avez au fond celui qui connaît la mécanique du jeu de l’influence".

Un lobbyiste peut-il faire pencher la balance de son côté?

"Je suis absolument d’accord sur le fait que le lobbying est omniprésent", explique Daniel Guéguen. "Le lobbying fait partie du processus de décision, notamment au niveau de l’Union européenne, et par conséquent, c’est un métier sensible qui, de mon point de vue, exige une réglementation. Je suis favorable à une réglementation obligatoire du lobbying, bien que ce soit de mon point de vue une profession propre. Mais c’est un métier sensible et effectivement, le lobbying contribue à ce jeu de médiation et à faire modifier les rapports de force soit par une conviction du monde politique, soit par une pression au niveau européen sur les États membres, soit par une action sur les médias. Oui, le lobbying est important."

Quant à savoir si le travail de lobbying manque de transparence, il répond : "Oui, tout à fait. Au niveau européen, vous avez un registre de la transparence qui est un cadre extrêmement large sans beaucoup de contrôles et sans aucune sanction. N’importe qui peut se prétendre lobbyiste, alors que le lobbying est un vrai métier. C’est un métier profondément technique où la crédibilité est clé. Il faut donc avoir des règles, il faut définir ce qui est acceptable et ce qui n’est pas acceptable. Mais encore une fois, pour revenir au cas Hulot qui nous rassemble ici aujourd’hui, je ne vois pas en quoi il y avait par la présence de Thierry Coste quelque chose qui soit critiquable en soi. La réalité est que Hulot a perdu son arbitrage".

En quoi consiste le métier  de lobbyiste?

"Cela consiste, d’une part, à comprendre un environnement législatif et réglementaire complexe. Autrement dit, dans le passé, un lobbyiste était un homme de réseau. Maintenant, oui, bien sûr, le réseau est quelque part très important, mais ce qui est très important, c’est de comprendre comment les décisions se prennent, notamment au niveau européen, et c’est ensuite d’avoir à la fois une expertise technique qui vous permet d’avoir une crédibilité soit par vous-même soit par les experts que vous utilisez, la capacité de convaincre et la capacité de communiquer. C’est donc un métier complexe dont les résultats peuvent être effectivement très importants, et on le voit bien. Tous les dossiers dont l’actualité parle au niveau européen — le glyphosate, etc. — sont des dossiers complètement au cœur du lobbying, c’est-à-dire au fond de batailles d’influence entre un triangle composé des législateurs, des pouvoirs publics, de la société civile, des ONG et du monde de l’industrie".

"Beaucoup dans la caricature"

Pour ce lobbyiste, "le lobbying est fondamentalement subtil et le problème c’est qu’on est aujourd’hui beaucoup dans la caricature. Il faut donc essayer d’éviter de répondre à votre question par une caricature, il faut y répondre subtilement. La réalité, je pense, est que si je prends l’agenda communautaire, j’ai tendance à dire que oui, il est influencé par la société civile et donc par les lobbies. Mais quels lobbies ? Pas par les lobbies industriels, mais essentiellement par les lobbies environnementaux et par les lobbies des consommateurs. On voit très bien les projets qui sont sur la table à l’heure actuelle, par exemple l’interdiction possible des plastiques à usage unique, ne plus utiliser des couteaux en plastique utilisables une fois ou les pailles en plastique, etc. Tout ça, c’est la société civile qui pousse. Même chose pour le glyphosate".

Pour lui, les lobbies ne prônent pas des positions plutôt libérales et productivistes, "je ne suis pas du tout convaincu".

"On a peut-être l’impression que c’est le cas, mais ça n’est pas vrai. Fondamentalement, le lobbying c’est l’action et on arrive dans un système que je regrette profondément, car encore une fois, il faut aller vers une médiation qui est absolument importante. Au fond, on a les lobbies de la société civile qui ont le vent dans le dos, qui sont dans une logique où on va vers plus de réglementations, vers plus de protection, vers plus de consumérisme, ce qui est bien, et vous avez en face, curieusement et pour des raisons qui m’échappent, un monde de l’industrie, des grandes entreprises et des associations professionnelles toujours sur la défensive. Or, quand vous êtes sur la défensive en lobbying, vous êtes perdant par principe. Et on est justement dans cette logique blanc et noir et le glyphosate en est le meilleur exemple. Il y en a qui trouvent que c’est horrible, il y en a qui trouvent que c’est super et entre les deux vous n’avez rien du tout. Le bon lobbyiste est quelqu’un qui est capable de gérer ces contradictions et d’arriver à une logique de médiation".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK