Journée mondiale sans tabac : interdire de fumer dans les aires de jeu et les parcs, une bonne stratégie ?

La mesure était prévue pour 2020, mais avec la pandémie, elle vient d’entrer en vigueur : depuis ce lundi, il est interdit de fumer dans les plaines de jeux à Verviers. Une mesure symbolique, qui coïncide avec la journée mondiale sans tabac, ce 31 mai. Pour la commune, il s’agissait de sensibiliser les fumeurs à l’influence qu’ils peuvent avoir sur les enfants. "Il fallait modifier la représentation de la société pour eux, explique Sophie Lambert, échevine (PS) de la Santé à Verviers. À ces âges-là, il y a des approches d’imitation. En ne voyant plus des adultes fumer, ils changent l’image à laquelle ils se réfèrent." D’où le lancement, pour accompagner la mesure, de hashtags comme #jefaiscommelesgrandsoupas.

Verviers n’est pas la première commune à interdire le tabac dans des espaces publics fréquentés par les enfants. Selon le rapport de la Fondation contre le Cancer, près de 100 communes se sont déjà engagées dans ce sens, majoritairement du côté flamand. Le mot d’ordre : "dénormaliser le tabac", explique Suzanne Gabriels, porte-parole et experte tabagisme à la Fondation contre le Cancer. "Si tous les adultes fument un peu partout, les enfants pensent que c’est un comportement normal", note-t-elle. Sans compter que dans les familles où les parents fument, les enfants suivent souvent le (mauvais) exemple : un quart des enfants de fumeurs fument dès l’adolescence, selon une étude de la revue Pediatrics en 2013.

La cigarette ringardisée ?

Mais ces mesures sont-elles efficaces pour autant ? "C’est trop tôt pour le savoir en Belgique", répond Suzanne Gabriels, qui précise que ce n’est que depuis 2019 qu’elles se généralisent dans les communes. Chez nos voisins français, en revanche, les choses changent depuis longtemps. Depuis 2015, un décret interdit de fumer dans les aires de jeux, et depuis 2012, la Ligue contre le Cancer labellise des "espaces sans tabac", en partenariat avec les communes.


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En 2020, on comptait pas moins de 2800 espaces de ce type, dans 43 départements. La ville de Strasbourg, en Alsace, fait figure de pionnière, puisqu’après les aires de jeux en 2014, elle a décidé de transformer tous ses parcs et jardins en espaces sans tabac. "Nous avons observé un niveau d’acceptation très haut : 90% des gens étaient favorables", se félicite le Dr Alexandre Feltz, maire adjoint chargé de la Santé. Il observe que chez les jeunes, "l’image du tabac devient ringarde, avec un côté anti-écolo et chimique".

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À Strasbourg, tous les espaces verts sont labellisés "sans tabac" depuis 2018. © FREDERICK FLORIN / AFP

Même constat à Nantes (Ouest), dont cinq grands parcs qui sont depuis samedi dernier labellisés "espaces sans tabac". "Il y a eu une grande évolution sur la manière de fumer en France", rappelle Marlène Collineau, adjointe à la maire de Nantes, chargée de la Santé, qui défend également l’idée d’une "dénormalisation" de la cigarette dans la société. Mais elle estime qu’il ne sera pas pour autant facile de "mesurer de manière quantitative" l’impact de cette mesure. "On pourra prendre l’avis de la population", remarque-t-elle.

C’est d’ailleurs pour cette raison que la mairie a choisi cinq parcs situés dans des endroits très différents : le Jardin Extraordinaire, un lieu très familial mais aussi touristique, ou encore le parc du Clos Toreau, dans un quartier populaire, où la consommation de tabac est plus élevée. "Cela permet de voir comment ça se passe dans des conditions très différentes, précise Marlène Collineau. C’est représentatif de ce qu’est la vie à Nantes."

La répression ne peut pas venir avant la sensibilisation

Du côté de la Ligue contre le Cancer, on croit dur comme fer à l’efficacité d’une telle mesure sur le jeune public. Un exemple concret ? "Après une intervention dans un collège de Saint-Nazaire [près de Nantes, ndlr], des élèves de troisième [deuxième secondaire] ont sollicité de la municipalité de mettre en place un espace sans tabac à la sortie du collège", raconte Marie-Christine Larive, présidente de la section départementale de la Ligue contre le Cancer. Selon elle, cela montre l’impact de la dénormalisation : "Les enfants se la sont appropriée, ils ont été à l’initiative d’un espace sans tabac."

Quant aux fumeurs, ils peuvent aller un peu plus loin. D’autant qu’en France comme en Belgique, aucune sanction n’est prévue pour les contrevenants. "Nous avons réfléchi à la question, note Sophie Lambert, à Verviers. Nous aurions pu mentionner l’interdiction et mettre des amendes à la clé dans le règlement. Mais la répression ne peut pas venir avant la sensibilisation", affirme-t-elle. Même conviction à Nantes : "Nous avons prévu la possibilité de sanctionner, mais nous pensons que cela peut fonctionner comme ça sans amende, assume Marlène Collineau. Au bout d’un an, nous tirerons le bilan de la sensibilisation."


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D’autant qu’une surveillance généralisée semble trop complexe à mettre en œuvre dans la plupart des communes. "Comme ce sont des espaces avec de grandes plages horaires et quinze plaines, ça aurait été difficilement contrôlable", précise Sophie Lambert. "On ne va quand même pas mettre un contrôleur partout, on aura jamais cette capacité, abonde Suzanne Gabriels, de la Fondation contre le cancer en Belgique. On ne veut pas de caméras comme en Chine, sensibiliser au niveau local, c’est très bien."

Côté français, la Ligue contre le cancer estime également que la verbalisation n’est pas la meilleure solution. "Il vaut mieux l’adhésion du plus grand nombre", affirme Marie-Christine Larive. Les espaces sans tabac n’ont pas vocation à devenir des "sanctuaires". A Strasbourg, la possibilité d’une amende existe. "C’est inscrit dans la réglementation des parcs, explique Alexandre Feltz. Mais nous ne sommes jamais allés jusqu’à la verbalisation. Il y avait une autorégulation."

Dans le train ou l’avion, au restaurant, les gens se sont habitués à ne pas fumer

Le plus important reste la communication : à Nantes comme à Verviers, des espaces de discussion sont mis en place. Selon la Ligue contre le cancer, plus de 89% des Nantais sondés se disaient intéressés par la mesure. "Cela permet de s’interroger sur sa propre consommation", note Marlène Collineau. En Belgique, la Fondation contre le cancer souhaite voir la balance des avantages et des désavantages "basculer" pour les fumeurs. "Si ça devient compliqué et inconfortable de fumer au travail, dans les parcs, ça va basculer", espère Suzanne Gabriels.

La restriction de l’usage de la cigarette est déjà en partie rentrée dans les mœurs, estime Marie-Christine Larive. "Que vous preniez le train ou l’avion, ou que vous alliez au resto, les gens se sont habitués à ne pas fumer, remarque Marie-Christine Larive. On peut espérer que dans les espaces sans tabac, ce sera mis en place." Même si, tempère-t-elle, "la révolution ne se fera pas en un jour." C’est déjà bien parti en France : selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, l’usage de tabac parmi les jeunes adolescents baisse depuis 10 ans. Entre 2014 et 2018, les niveaux d’expérimentation ont fortement chuté, particulièrement parmi les adolescents de 13 et 15 ans.

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