Journée mondiale de lutte contre la misère : "Le statut de cohabitant aggrave la pauvreté", déplorent les associations

Supprimer le statut de cohabitant, c’est ce que revendiquent de nombreuses associations et organisations qui travaillent auprès des personnes les plus démunies de la société. Elles dénoncent depuis des années un statut qui creuse le sillon de la pauvreté et recouvre des dizaines de situations différentes. Ces associations se mobilisent une nouvelle fois ce dimanche 17 octobre à l’occasion de la journée mondiale de lutte contre la misère.

Il n’est pas question ici de cohabitation légale dans un couple mais de toutes les situations de cohabitation (personnes vivant sous le même toit et partageant les dépenses ménagères) qui entraînent une baisse substantielle des revenus de remplacement, qu’il s’agisse d’une baisse du revenu d’intégration (RIS), de l’allocation de chômage, des indemnités maladie ou invalidité, de la Grapa (la garantie de revenus aux personnes âgées), voire des allocations pour personnes handicapées. 

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Source : Réseau wallon de lutte contre la pauvreté © Malaurie Gallez – RTBF

Cohabitant et composition de ménage

"Le statut de cohabitant aggrave la pauvreté puisque les personnes sous ce statut perdent une partie de l’allocation qui émane de la sécurité sociale ou du CPAS qui est déjà inférieure au seuil de pauvreté ou qui flirte avec lui”, analyse la secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, Christine Mahy qui pointe par ailleurs la situation des femmes, particulièrement concernées. Le seuil de pauvreté est actualisé tous les ans. Il est de 1284€ pour une personne seule en Belgique.

“Et lorsqu’on vit dans le trop peu de tout”, poursuit Christine Mahy, “lvie coûte cher. On ne sait pas anticiper, faire des économies. On doit par exemple acheter des chaussures tous les ans parce qu’on ne sait pas se payer une bonne paire un peu plus chère mais, au final, ça revient plus cher ! La part des dépenses fixes est beaucoup plus importante dans le budget des petits revenus”.

Cette perte de revenu liée au statut de cohabitant(e) est évaluée en fonction de la situation de la personne, de la composition de ménage en quelque sorte. En fonction de la situation, la personne percevra un revenu de remplacement du plus élevé (chef (fe) de famille, au plus faible (cohabitant) en passant par un montant entre les deux (isolé).

Plus aucune aide à l’emploi

Pascale M. (nom d’emprunt), 31 ans connaît bien ce statut de cohabitant. Il lui a collé au portefeuille pendant de longues années. A 18 ans, elle épouse son mari. Ils sont alors tous les deux chômeurs. “Nous recevions chacun 500€ par mois comme cohabitant, ce qui était très peu pour vivre. En 2008, nous avons décidé que mon mari deviendrait chef de ménage, avec moi à sa charge, et que moi je refuserais mon droit au chômage. De cette manière, mon mari a pu percevoir 1200€ par mois. Bref, un peu plus que nos deux revenus de cohabitantadditionnés. Le problème, quand je cherchais du travail, c’est que les employeurs ne voulaient pas de moi parce que, vu ma situation, je n’entrais pas dans le circuit des aides à l’emploi (Rosetta, points APE, Activa, etc.)”. Et Pascale a alors trouvé du travail, notamment… au noir.


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Après un parcours mouvementé de 14 ans, cette désormais trentenaire a enfin pu suivre une formation dans une école de promotion sociale. Depuis lors, Pascale M. est employée à mi-temps dans un parc de loisirs. Dommage : ça a pris 14 ans. Je ne remercierai jamais assez la directrice du parc qui n’a pas regardé aux aides à l’emploi […] J’estime avoir été discriminée. Partout où j’allais, c’était la même chose […] Il n’y avait que le salaire de mon mari qui comptait. Aujourd’hui, je lui apporte aussi une aide financière et c’est vraiment maintenant que l’on démarre à deux. Je ne dois plus demander qu’il fasse un transfert sur mon compte. Il y a un nom sur un papier qui dit que c’est moi qui ai gagné cet argent”, nous explique Pascale M. avec une certaine fierté.

Allocation pour personne handicapée rabotée

Le cas de Brigitte Dirickx est différent. Elle n’a pas été particulièrement gâtée par la vie avec trois cancers qui se sont enchaînés (sein, parotide et cancer des os). Elle a dû abandonner son métier d’assistante sociale qu’elle adorait. Et c’est elle qui a eu besoin d’aideBrigitte Dirickx vit seule et est maman de trois adultes dont David, son aîné, atteint d’une forme rare de maladie de Parkinson.

“Je percevais un revenu de remplacement de ma mutuelle et David une allocation pour personne handicapée”…jusqu’au jour où un proche a loué une grande maison à Brigitte pour un loyer très modeste, lui permettant de diviser la maison en plusieurs appartements. Une opportunité intéressante, se disait-elle : elle occuperait le rez-de-chaussée et son fils, David, un étage. Bref, ils vivraient séparément mais veilleraient l’un sur l’autre.

“Je suis allée au pôle habitat de Seraing et nous avons parlé de la possibilité d’une colocation. J’ai signé un bail avec mon propriétaire et mon fils David. Seulement, on me dit par ailleurs que cette colocation a des conséquences sur notre statutDavid va perdre 300€ sur les 1200€ mensuels de son allocation handicapé’ et moi je vais perdre 500€ par mois puisque je deviendrai cohabitante”. Brigitte nous explique qu’ils perdront également le tarif avantageux dont ils bénéficiaient pour le gaz et l’électricité alors que les prix de l’énergie sont en hausse.

Individualisation des droits sociaux

"Le statut de cohabitant est une manière d’aller chercher de l’argent sur des revenus qui sont déjà trop bas… et sur un dû”, explique Christine Mahy. “Si on additionne les revenus de plusieurs personnes, tant mieux si elles font des économies d’échelle en vivant ensemble. Mais avec le statut de cohabitant, la réflexion est inverse : on estime que des personnes vivant ensemble font des économies d’échelles et, par conséquent, on rabote leur revenu de remplacement […] Quand de jeunes adultes décident de vivre en colocation, ils travaillent, font des économies et, dans ce cas-là, on ne va pas chercher une part de leurs revenus en raison de leur colocation..

Pour Philippe Defeyt, économiste à l’Institut pour un Développement durable et membre d’Ecolo, “il faut rendre neutre les choix de vie privée. Les gens ont le droit d’organiser leur vie privée comme ils l’entendent. Il ne faut ni les contrôler, ni les pénaliser sur le plan des revenus. C’est une raison d’équité, ajoute-t-il. “C’est aussi une manière de lutter contre la pauvreté, en plus des interventions publiques”C’est aussi la question de l’individualisation des allocations sociales qui est posée dans laquelle l’allocation est fixée non pas en fonction de la situation familiale ou du domicile mais de la personne et de son parcours. 

Le coût

Mais la suppression du statut de cohabitant se heurte à plusieurs pierres d’achoppement dont le coût n’est pas la moindre. Ainsi, on comptait 136.171 chômeurs complets indemnisés sous statut de cohabitant en juillet dernier (dont 69.234 femmes), sur un total de 308.585 (dont 137.067 femmes). Avec l’individualisation des allocations sociales, 44,1% des cohabitants évolueraient donc vers un statut mieux rémunéré, supposons celui de personne isolée. Cet ajustement budgétaire serait considérable et similaire pour les autres revenus de remplacements puisque 32,3% des RIS (revenu d’intégration sociale) et 28,5% des GRAPA sont des cohabitants, etc. Qui dit budget, dit choix politique ou de société.


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Pour Philippe Defeyt, “tout le monde aurait à gagner à séparer les rôles entre sécurité sociale et fiscalité. La sécurité sociale a basé son histoire sur la notion d’assurance. Idem pour le chômage. On est assuré pour le chômage car on a payé des cotisations sans qu’on demande si on est divorcé, séparé, etc. La fiscalité est un outil plus approprié qui vérifierait par exemple si le bénéficiaire d’un revenu de remplacement a des personnes à charge. Le système serait plus fluide si on réfléchissait à une meilleure répartition des rôles entre les deux. 

Momentum

La pandémie de coronavirus et les inondations qui ont durement frappé une partie des Wallons ont poussé les autorités à modifier temporairement le système. Ainsi, le statut de cohabitant n’a pas été appliqué aux personnes en chômage temporaire pendant la pandémie. Des personnes ont par ailleurs accueilli chez elles des victimes des inondations. Dans ces cas-là, hébergeurs et hébergés n’étaient pas considérés comme cohabitants. “Pendant les moments de crise, tout le monde est d’accord avec le principe, analyse Christine Mahy. Pour nous, c’est évident, c’est le moment de remettre la question fondamentale du statut de cohabitant sur le tapis”, conclut la secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté.

Le statut de cohabitant est le thème principal de la journée mondiale de lutte contre la pauvreté, ce dimanche 17 octobre. Pour l’occasion, le comédien Jean-Luc Piraux a réalisé plusieurs capsules vidéo où il se met en scène dans des histoires de cohabitants théâtralisées. Des petites pépites d’humour et de tendresse.

Sujet JT du 17 octobre 2021 : le statut de cohabitant dénoncé par des associations

Capsules vidéo de la campagne "Stop aux cohabitants" réalisées par Jean-Luc Piraux

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