Jour du dépassement: depuis lundi, l'Humanité vit à crédit… et maintenant?

Nourriture, bois, fibres, absorption du carbone, infrastructure... toute l'activité humaine laisse une empreinte écologique.
Nourriture, bois, fibres, absorption du carbone, infrastructure... toute l'activité humaine laisse une empreinte écologique. - © Tous droits réservés

Vous en entendez parler chaque année, mais la date continue d’avancer : depuis ce lundi, l’Humanité vit à crédit. Autrement dit, l’ensemble des ressources naturelles offertes par notre planète Terre pour une année ont été consommées en à peine sept mois. Pourquoi cette date avance-t-elle chaque année ? Quelles sont les conséquences concrètes sur notre mode de vie ?

L’empreinte écologique

L'empreinte écologique est un indicateur créé par le Dr. Mathis Wackernagel dans les années nonante. Il se veut aussi exhaustif que possible et regroupe l'ensemble des utilisations des ressources naturelles par l'activité humaine : "nourriture, bois, fibres, absorption du carbone et infrastructure", détaille un communiqué du Global Footprint Network, fondé par Mathis Wackernagel. Notons que "l'absorption du CO2 représente 60% de la demande totale que nous plaçons sur les écosystèmes naturels de la Terre".

Aujourd’hui, Mathis Wackernagel est président et fondateur du Global Footprint Network, un réseau international d’information sur le développement durable réunissant les scientifiques de plus de 50 pays. Ce sont eux qui sont à l’origine de cette notion de "jour de dépassement".

Plusieurs raisons expliquent l’avancée annuelle de cette date à partir de laquelle l’humanité vit à crédit. Mais en premier lieu, c’est l’augmentation exponentielle de la population humaine qu’il faut pointer du doigt : "Si nous sommes plus nombreux, nous allons vouloir plus d’énergie, manger plus, etc.", explique Mathis Wackernagel.

Historique des dates du
jour de dépassement global

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Même si l’on ne tenait compte que des gaz à effet de serre, on constate que les émissions continuent d’augmenter. Il convient pourtant de non seulement stabiliser la courbe, mais surtout l’inverser. "Même si l’on restait aux niveaux d’aujourd’hui, cela n’irait pas. On utilise actuellement 75% de plus que ce que la Terre peut renouveler. Donc même si l’on restait à ce niveau-là, ce n’est pas viable sur le long terme", s’inquiète le scientifique.

Les conséquences désastreuses pour le climat, l’environnement ou la biodiversité ne sont plus à prouver, mais "l’effet le plus important pour les gens, ce sont les conséquences sur l’économie, met-il en garde. L’économie, c’est comme une machine. Et une machine sans ressources, elle ne bouge pas. Si l’on a une économie qui dépend de ressources que nous n’avons pas, on se met en danger".


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Les bons et moins bons élèves

Bien sûr, tous les citoyens du monde n’adoptent pas le même mode de vie. Si tout le monde vivait comme les habitants du Qatar, ce jour du dépassement surviendrait le 11 février. Si nous vivions tous, en revanche, comme les Indonésiens, le jour d’épuisement des ressources annuelles de la Terre n’arriverait que le 18 décembre. En Belgique, ce jour est survenu le 6 avril. Pour l’Europe, la date est au 10 mai. Notre consommation est donc bien plus élevée que la moyenne mondiale.

"Il existe une corrélation entre ce que les gens gagnent et l’utilisation des ressources. Si le niveau de vie est plus élevé, on a plus de pouvoir d’achat. On achète donc plus de choses et cela utilise plus de ressources", explique Mathias Wackernagel. Encore faut-il tenir compte, à niveaux égaux, de la façon dont l’argent est dépensé. "Si l’on achète son électricité d’une entreprise qui fonctionne au charbon, on utilise beaucoup plus de ressources que si l’on produit de l’énergie photovoltaïque, par exemple. La technologie peut donc aussi être utilisée pour diminuer fortement la demande en ressources naturelles", signale-t-il. Le Costa Rica, par exemple, est l’un des rares pays du monde à vouloir s’ériger en pionnier mondial de la dé-carbonisation.

Combien de planètes seraient nécessaires si nous
vivions tous comme les habitants d'un autre pays ?

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Changer de discours

Pour ce docteur de l’Université de Vancouver, il est impératif de changer de point de vue sur les luttes pour le climat. La bienveillance ne suffit plus : "On parle de la durabilité ou du climat comme quelque chose de noble. C’est peut-être très noble, mais ce qui est noble n’est bon que pour le dimanche après-midi, ou dans le catéchisme, ironise-t-il. En réalité, c’est quelque chose de nécessaire. Comme pour se brosser les dents. On n’a pas encore reconnu qu’une sécurité en termes de ressources est quelque chose de nécessaire".

"Si j’avais une chose à recommander, ce serait de ne plus dire que l’on devrait. Parce que si l’on dit qu’on devrait, on indique qu’on ne veut pas, qu’on ne peut pas, regrette Mathias Wackernagel. Et c’est beaucoup mieux de dire que l’on veut. Que voulez-vous pour votre avenir ? Et si vous voulez, vous pouvez." En d’autres termes, l’urgence de la situation n’est rien si elle ne s’accompagne pas d’une volonté concrète à tous les niveaux.

Pari sur l’avenir

Trop souvent encore, le concept de durabilité ou d’écologie n’est envisagé qu’au travers du prisme des taxes ou d’une éventuelle baisse du pouvoir d’achat. "Il serait pourtant beaucoup plus coûteux de ne pas envisager cette durabilité. Nous n’avons que deux choix : la prospérité ou la misère. Si l’on veut la prospérité, il faut investir dans des infrastructures en mesure de fonctionner en harmonie avec la planète. Si l’on continue de produire des villes, des machines, ou des installations qui dépendent de nombreuses ressources que nous n’avons pas, on se construit des pièges", s’inquiète-t-il.

À titre d’exemple, Mathias Wackernagel déplore l’absence de prise en compte de la réalité concrète par les économistes. "Un problème fondamental est que les théories d’économie, que l’on apprend encore souvent dans les universités, n’ont pas de physique. Elles expliquent le monde comme s’il n’y avait pas de physique. Je trouve que c’est un peu bizarre", critique-t-il. Plusieurs études expliquent en outre que la prise en compte des ressources naturelles par une entreprise est absolument nécessaire à sa viabilité sur le long terme.

Mais les détracteurs d’un monde plus vert sont encore légion, qu’il s’agisse de députés français renonçant à écouter Greta Thunberg à l’Assemblée Nationale française, ou du directeur de Liège Airport, José Happart, qui accuse les écologistes (au sens large) d’adopter un "comportement religieux dont le fonds de commerce est de faire peur".

Mathias Wackernagel, quant à lui, estime qu’il n’y a pas plus de raison d’avoir peur que pour tout autre investissement économique. "Ce n’est pas une religion, mais plutôt un pari, rétorque-t-il calmement. Tous les investissements sont des paris. Et plus nous informons sur la réalité du monde, plus nous avons de chance de gagner. Et si nous avons un modèle du monde qui exclut la réalité de notre planète, nous ne pourrons pas gagner beaucoup de paris", résume-t-il.

Et maintenant?

Comme le revendique Aurélien Barrau, astrophysicien et chercheur au CNRS, un changement de mentalité semble vital à tous les niveaux, du citoyen au politique, du producteur au consommateur. Néanmoins, des dizaines d’initiatives sont déjà prises, aujourd’hui, aux quatre coins du globe, pour tenter de faire reculer cette sinistre date. Pour les mettre en valeur, le Global Footprint Network a mis en ligne une gigantesque carte interactive de toutes ces actions, regroupées derrière le hashtag #MoveTheDate ("Déplacez la date").

Enfin, pour découvrir l’impact concret de son propre mode de vie sur les ressources naturelles, un test en ligne permet de découvrir individuellement son propre jour du dépassement.

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