Joëlle a perdu son emploi après 23 ans au service de Thomas Cook

Elle s’appelle Joëlle. Cheveux attachés, maquillage et tenue coordonnés, rien ne laisse paraître le peu d’heures de sommeil de cette dernière semaine. Notre rencontre a lieu sur le pas-de-porte de l’agence de voyages Neckermann à Kraainem. La météo est de circonstance, il pleut des hallebardes. Des clients habituels, un couple, sont venus la saluer. Ils tentent de lui remonter le moral. Joëlle contient difficilement son émotion.

L’homme, plus réservé, opte pour le coaching version optimiste: "Ca va aller, surtout tenez-nous au courant de vos projets, on vous suivra". Sa femme acquiesce de la tête mais ne prononce que quelques mots, elle est visiblement très touchée. Les larmes coulent sur ses joues au moment de laisser Joëlle sur le pas de la porte. Leurs silhouettes s’éloignent sous une pluie battante. Joëlle émue et souriante ferme la porte. Depuis l’annonce de la faillite totale de Thomas Cook Belgium, une partie de sa vie s’effondre.

J’ai tout appris ici, j’ai découvert tant de choses et de gens

Joëlle est responsable de l’agence Neckermann à Kraainem depuis 18 ans. Elle a commencé à travailler pour Thomas Cook lorsqu’elle avait 24 ans sans se douter que cela durerait si longtemps. Cette société, c’est une famille, nous explique-t-elle. "J’ai tout appris ici, j’ai découvert tant de choses et de gens, j’ai fait des voyages incroyables". Joëlle est du genre perfectionniste. Dans des cahiers, elle a tout noté, les avis des clients et les siens sur les hôtels et les destinations qu’elle conseillait mais aussi ce qu’elle a appris lors de formations. Ce métier, elle le faisait avec passion et enthousiasme. "J’aimais le fait de ne pas être une vendeuse mais une conseillère. Mais ces dernières années, c’était plus difficile, car il fallait surtout faire du chiffre pour survivre".

On nous a dit de juste prendre nos affaires et de tout laisser comme cela

Joëlle est venue pour trier et récupérer ses affaires. Sa jeune collègue, Jade la rejoint. Joëlle l’encourage et reste optimiste. Elle espère qu’un maximum de collègues, surtout les plus jeunes, retrouveront vite un emploi. Plusieurs fois, on frappe à la porte. Ce sont des clients, un peu perdus par les nouvelles. Joëlle n’est plus censée leur ouvrir ou les aider: "On nous a dit de juste prendre nos affaires et de tout laisser comme cela".

Mais c’est plus fort qu’elle, elle prend quelques minutes pour chacun. Une vieille dame visiblement perdue, lui explique qu’elle n’a pas pu remplir le document pour le Fonds de Garantie Voyage. (ndlr : pour être remboursés de leur voyage annulé, les clients Thomas Cook doivent introduire un dossier sur le site du Fonds de Garantie Voyage.) La cliente ne comprend pas que Joëlle a perdu son emploi et qu’elle ne peut plus l’aider.

Face à sa détresse, Joëlle prend sur elle. Elle fait toutes les démarches pour cette cliente l’air de rien. Quand on lui demande pourquoi elle le fait, elle répond : "J’ai toujours fait mon métier comme cela, même à la dernière minute et même après cela, je continuerai à donner encore un peu de moi".

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Lina, cliente Neckermann, et Joëlle, responsable de l'agence © RTBF

Puis arrive Lina, coiffeuse du quartier et surtout fidèle cliente : "Ah ma belle, je ne t’ai pas apporté de fleurs mais je t’offrirai une coupe pour te remonter le moral, je suis si triste pour toi, ne pleure pas, tu trouveras autre chose de mieux !"

Lina nous explique : " Je travaille pour partir en vacances, toutes les 6 semaines je venais pour réserver des vacances. Je disais à Joëlle : 'Je dois m’évader, trouve-moi quelque chose vite fait bien fait et en quelques clics, Joëlle trouvait exactement ce que je voulais, c’était toujours parfait, elle a un professionnalisme incroyable'". Les deux femmes s’étreignent de longues minutes. C’est une évidence, Joëlle avait un contact particulier avec chaque client.

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Joëlle ferme l'agence Neckermann qu'elle a ouverte il y a 18 ans © RTBF

Quelques mètres plus loin, une valise ouverte attend. Elle n’accompagnera pas un client ou Joëlle en vacances. Elle se remplit des quelques souvenirs de 23 ans de vie professionnelle. Elle va accompagner Joëlle dans un autre voyage, un changement de vie. Joëlle ne sait pas encore ce qu’elle fera, à 47 ans, elle s’inquiète de ce catapultage sur le marché de l’emploi, elle qui n’a jamais été au chômage.

Avant d’éteindre les lumières de l’agence, elle écrit un dernier mail à ses clients les plus fidèles, une lettre d’adieu : "Me voilà contrainte et forcée de vous dire au revoir… Merci pour votre soutien durant cette semaine lourde de conséquences et durant ces 23 ans… Vos petits signes devant ma vitrine et vos bonjour vont me manquer. Joëlle, votre petite vendeuse de rêve et de bonheur."

Au total près de 600 personnes ont perdu leur emploi dans la faillite de Thomas Cook en Belgique.

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