Jean-Philippe Mayence: "Le métier d'avocat déborde parfois dangereusement sur la vie privée"

Faire respecter le droit pour chacun, tout le temps, indépendamment des accusations portées. C’est la position commune défendue par les deux ténors du barreau belge que sont Jean-Philippe Mayence et Sven Mary.

Le premier surnommé "golden boy" et le second "bad boy" ont en commun d’avoir traité des affaires qui ont largement défrayé la chronique et qui se sont étalées en Une des médias. Quand Jean-Philippe Mayence n'hésite pas à utiliser la faille de procédure, Sven Mary décortique ses dossiers dans les moindres détails. Ils partagent une volonté profonde de préserver leurs clients.

Ce mercredi soir, le magazine Questions à la Une propose un portrait croisé de deux ténors du barreau : Sven Mary, avocat de Salah Abdeslam et Jean-Philippe Mayence. Invité de l'émission Jour Première, il s'est confié sur son métier de pénaliste. 

Pour Jean-Philippe Mayence, Sven Mary est un avocat qui compte beaucoup dans le barreau et qui a eu "beaucoup de courage" car il n'aurait pas été prêt à défendre Salah Abdeslam. 

Je suis prêt à défendre n'importe qui dans n'importe quelles conditions, mais certainement pas n'importe quelles idées

Me Mayence n'aurait pas été prêt à le défendre. "Personnellement, je ne suis pas un adepte de ce type de défense parce que je crois que pour défendre quelqu'un comme M. Abdeslam, il faut être pratiquement dans sa tête et accepter un peu de défendre ses idées. Or, je suis prêt à défendre n'importe qui dans n'importe quelles conditions, mais certainement pas n'importe quelles idées."

L'avocat se met des limites en ce qui concerne les personnes. "Pour défendre quelqu'un, il faut pouvoir être proche de ce qu'il pense, il faut pouvoir être proche de ce qu'il souhaite en tout cas défendre comme valeurs, et si ces valeurs ne sont pas les miennes ou ne sont pas compatibles avec ce que je pense, je crois qu'il est inutile d'espérer faire une défense correcte."

Mais il comprend que ses confrères assurent la défense de ces personnes. "La défense de Mehdi Nemmouche pourrait être une défense adéquate si on discute sur des éléments de faits, des problèmes d'ADN, des problèmes de rigueur de preuves, etc., mais pas si je suis obligé d'adopter une théorie du complot auquel éventuellement je ne croirais pas moi-même. Je ne dis pas que c'est le cas dans ce dossier-là, mais si c'était le cas en tout cas, je ne pourrais pas le faire."

Menaces, cris et crachats

"Le métier d'avocat déborde parfois dangereusement sur la vie privée", indique-t-il. On se souvient notamment des menaces à l'encontre de Sven Mary, qui avait plaidé l'irrecevabilité des poursuites pour le terroriste Salah Abdeslam, et de ses enfants.

"J'ai quand même connu la tourmente de l'affaire Dutroux et il faut savoir que quand on descendait les marches du palais de justice de Neufchâteau, c'était des cris et c'était des crachats. J'ai reçu, pour toute une série de dossiers, énormément de courriers à titre personnel, des courriers chez moi, des courriers qui parlaient de mes enfants. Oui, ce sont des choses qui existent, je crois que ce sont malheureusement des choses qui existent dans le métier. Et maintenant avec les réseaux sociaux, même si je n'en suis pas un grand adepte, ça ne peut que s'accroître", explique-t-il.

Mais il n'a jamais voulu abandonner pour autant. "De temps à autre en tout cas, on se demande si on doit faire porter ce risque à des gens de son entourage. Mais la passion du métier prend évidemment le dessus, parce que ce sont souvent des mots, et en tout cas personnellement, ça n'a jamais été des actes. Et je suis comme Maître Mary, nous sommes capables de nous défendre verbalement et on doit se forger une carapace."

Vous n'êtes pas le juge de votre dossier. A partir du moment où il vous dit qu'il est innocent, moi je ne me pose pas de questions

Quand vos clients vous disent qu'ils sont innocents, est-ce que vous les croyez ? Est-ce que vous êtes obligé de les croire ? Est-ce que vous n'êtes parfois pas dupe, mais vous faites semblant de les croire ? Comment ça fonctionne ? Ces questions reviennent souvent, mais selon lui, c'est "un faut débat populaire".

"En réalité, vous défendez la thèse qui est développée par votre client. Vous n'êtes pas le juge de votre dossier, vous êtes le premier juge pour apprécier le système de défense avec votre client, mais à partir du moment où il vous dit qu'il est innocent, moi je ne me pose pas de questions. Et si par exemple le dossier révèle des évidences contre lui, il nous appartient de l'expliquer à cette personne et de lui faire comprendre que ce n'est pas raisonnable dans son propre intérêt de défendre une thèse comme celle-là. Mais je ne suis pas la vérité, je ne défends pas la vérité, je défends la thèse de mon client, et ça, c'est la règle de tout avocat."

Il précise : "Il m'est certainement déjà arrivé d'avoir l'acquittement de personnes qui étaient sans doute coupables de quelque chose. Ça doit arriver à tous les avocats de Belgique, comme il m'est sans doute arrivé aussi d'avoir malheureusement — et j'espère le moins possible — la condamnation de quelqu'un qui n'était pas coupable. Vous savez, vous ne détenez pas toujours la vérité. Vous travaillez sur base d'un dossier et ce sont ces éléments-là qui doivent vous déterminer".

L'état de la justice

La semaine dernière, les magistrats, avocats et greffiers du monde judiciaire ont marqué un arrêt de travail de plusieurs heures pour dénoncer l’état déplorable de la justice. Ils ont lancé les 66 jours pour sauver la justice. Un constat que partage Jean-Philippe Mayence. 

"J'ai participé il y a quelques jours à une conférence à l'ULB sur ce thème et j'ai moi-même marqué le pas de cette journée du 20 et je crois qu'il faut que tout le monde puisse imaginer à quel stade se trouve la justice. Je pense que c'est une garantie démocratique qui est véritablement en train d'aller à vau-l'eau et je voudrais vraiment, à chaque moment où j'ai la possibilité de le faire, tirer la sonnette d'alarme parce que je crois que les gens n'imaginent pas dans quelles conditions la justice doit être rendue."

"Rendre la justice accessible à tout le monde"

Et ce manque de moyen se traduit de plusieurs façons. "Ça se traduit par le fait qu'on n'amène plus les détenus, donc que les gens de la prison décident de ne plus amener les détenus parce qu'ils n'ont pas suffisamment de personnel. Ça veut dire qu'on ne sait pas tenir les audiences ou qu'on doit représenter des détenus. Ça veut dire que les dossiers ne sont pas accessibles, ça veut dire que les dossiers ne sont pas scannés, ça veut dire que les greffiers ne sont pas en nombre, ça veut dire qu'on supprime des chambres parce qu'il n'y a plus suffisamment de magistrats qui sont nommés, ça veut dire que les locaux dans lesquels on travaille sont complètement inadaptés, voire dangereux, et ça veut aussi dire que sur le plan politique le budget auquel le ministère de la Justice est confronté est un budget qui est particulièrement maigre."

Il insiste : "Il faut se rendre compte que c'est 0,5 du PIB, ce qui est probablement un des termes les plus faibles qui puissent exister dans toute la norme européenne. Donc, ce sont des choix. J'entends parfaitement le débat sur le climat qui existe actuellement, mais je crois qu'il faut aussi ne pas perdre, quand on va discuter de budget ultérieurement, l'importance de valeur que représente la manière de rendre la justice accessible à tout le monde, ce qui est de moins en moins le cas actuellement. Je pense qu'il y a eu beaucoup trop de réformes actuellement, et en tout cas des réformes qui ne vont pas nécessairement dans le bon sens".

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