Jean-Dominique Michel, "anthropologue de la santé", utilise une rhétorique douteuse aux Grandes conférences de Liège

Rhétorique nauséabonde aux Grandes conférences de Liège
Rhétorique nauséabonde aux Grandes conférences de Liège - © Tous droits réservés

Jean-Dominique Michel est un Genevois, qui se définit comme anthropologue de la santé et expert en santé publique. Il tient le blog Anthropologiques sur le site de la Tribune de Genève. Il était jeudi l’invité des Grandes conférences liégeoises, sur le thème "Covid-19, anatomie d’une crise". L’invitation précisait qu’il était "le premier à avoir analysé le décalage entre la réalité de l’épidémie et les discours des autorités politiques et sanitaires".

Au lendemain de cette conférence, les propos qu’il y a tenus provoquent des réactions vives sur les réseaux sociaux. C’était un peu prévisible, vu la qualité contestée du conférencier, qui n’est ni épidémiologiste, ni infectiologue, ni virologue, ni médecin, ni universitaire. Comme l’explique le site suisse heid.news, il est titulaire d’un "diplôme d’études supérieures" en provenance d’une "Psycho-Physics Academy" de Londres, complété par d’autres formations (bio-généalogie, coaching, théologie)… Il est secrétaire général d’une association baptisée Pro Mente Sana, fondateur d’un institut de "neuro-coaching" et auteur d’un livre sur les médecines alternatives.

Qu’a-t-il déclaré exactement ? Il se décrit comme un "lanceur de perspectives" par rapport au Covid-19. Il a évoqué la "salutogénèse", ou le "rétablissement", un concept développé par le sociologue médical Aaron Antonovsky qui se concentre sur les facteurs favorisant la santé et le bien-être plutôt que d’étudier les causes des maladies. "Qu’est-ce qui nous permet de faire face à de l’adversité d’une manière qui ne va pas mettre en danger la structure de notre être", a-t-il déclaré, en faisant référence au concept de "cohérence", central dans cette théorie ; percevoir les événements comme compréhensibles maîtrisables et significatifs.

Le moment de la conférence qui suscite la polémique

Pour développer son concept de 'salutogénèse', il évoque aussi l’histoire d’un psychanalyste viennois, Viktor Frankl. Ce médecin, rescapé des camps de la mort car les nazis avaient besoin d’un médecin vivant, n’avait pas eu besoin, selon Jean-Dominique Michel, de maltraiter non plus les autres détenus, ce qui était en général la condition des nazis pour réussir à survivre dans un camp de la mort. Ce médecin aurait observé que les gens qui survivaient le mieux sans se mutiler de leur sensibilité, étaient des gens qui n’étaient pas ceux comme étant, en apparence, les plus solides. Beaucoup de personnes décompensaient en quelques jours et vivaient de manière insupportable le camp de concentration.


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Il a formalisé ces observations. Et ça a donné la salutogénèse. Trois grands axes construisent 'la salutogénèse': l’intelligibilité (Est-ce que je comprends ce qui m’arrive?). Les valeurs (Est-ce que je reste en adéquation avec mes valeurs ? Ce sans quoi la vie ne vaut pas d’être vécue). Le pouvoir d’agir (Est ce que je peux mettre en action les valeurs que je porte?).

Autrement dit, selon Jean-Dominique Michel, ceux qui ne survivaient pas à la Shoah étaient ceux qui n’appliquaient pas la salutogénèse. Toute une théorie plutôt fumeuse et surtout nauséabonde.

Nous avons contacté l’organisateur des Grandes Conférences de Liège, Bernard Rentier, ex-recteur de l’ULiège. Sa première réaction, à notre lecture de l'extrait, était qu'il s’agissait, selon lui, à l’évidence, d’un dérapage incontrôlé. Bernard Rentier déclare dans un premier temps: "Je veillerai, à l’avenir, à ce que ce type de discours ne passe plus dans les Grandes conférences de Liège." Mais après écoute de l'enregistrement de la conférence, il nous a recontactés en estimant qu'"il suffisait de réentendre l'extrait pour être convaincu que la seule chose qu'on puisse trouver choquante était l'interprétation fort libre, voire délirante, de ses paroles".

Bernard Rentier défend à ce sujet la liberté d'expression, et compte toujours bien inviter le professeur Didier Raoult le 12 novembre, dans le cadre des Grandes Conférences liégeoises. Cependant, il donnera lui-même une conférence surnuméraire le 26 novembre en compagnie du professeur Lucien Bodson, médecin et chef des Urgences au CHU de Liège pour "remettre au mieux les pendules à l'heure". 

De son côté, Pierre Wolper, l’actuel Recteur de l’ULiège, tient à préciser que le programme des grandes conférences est élaboré, en toute indépendance, par les organes de l’asbl "Grandes Conférences Liègeoises". Les autorités universitaires n’exercent pas de contrôle sur les choix de conférenciers.

Pierre Wolper ajoute qu’il n’aurait pas invité, s’il en avait eu l’opportunité, Jean-Dominique Michel et Didier Raoult (prochain conférencier) car il n’est pas convaincu que leurs conférences soient de qualité. Par qualité, il n’entend pas qualité oratoire, ni caractère captivant, mais la qualité de la construction du message délivré que ce soit par la science ou le raisonnement construit et étayé qui le sous-tend.

Il précise que des points de vue discordants, surtout dans un contexte incertain où des approches non-conventionnelles pourraient in fine se révéler de grande valeur. Mais la valeur d’un point de vue discordant ou d’une approche non-conventionnelle, dépend de la qualité de sa construction. Sans cela, on tombe vite dans la provocation sans fondement.

Il invite ceux qui assisteront aux prochaines conférences à aiguiser leur esprit critique et à se méfier de la séduction que peut exercer un orateur de talent. Chacun pourra alors juger si ce qu’il entendra est d’une qualité qui justifie le prix du billet. Dans le cas contraire, conclut-il : "Je recommande plutôt l’aspirine que la chloroquine".

[1] Cette recommandation n’est basée sur aucune étude scientifique, mais sur une rime plaisante.

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