"Je n'ai pas eu d'épisiotomie lors de mon accouchement, et c'était parfait"

Lucie a le sourire serein alors qu’elle se penche doucement vers son fils qui s’est paisiblement endormi sur sa poitrine. Pour elle, c’est une nouvelle vie qui a commencé ce samedi 2 février, quand elle a mis au monde Léo, son premier enfant.

Tout s’est passé exactement comme elle l’imaginait, comme elle l’avait rêvé. Elle se sent bien. Pourtant, Lucie est à 260 kilomètres de chez elle, à « 2 heures et demie de route ». Mais ça aussi, c’était prévu. C’est bien ici, à Besançon, que cette Lyonnaise avait décidé d’accoucher. « C’est la réputation de l’hôpital qui m’a donné envie de venir ici. L’épisiotomie est quelque chose qui me faisait peur, or ici cela fait 30 ans qu’ils ont des taux d’épisiotomie très bas. Je ne regrette pas mon choix, l’accouchement s’est vraiment bien passé. Je n’ai pas eu d’épisiotomie, juste quelques petites éraflures. »

99,2% d’accouchements sans épisiotomie

Lucie n’est pas un cas à part. Si elle a « échappé » à une épisiotomie pour son premier accouchement, c’est qu’au C.H.R.U. de Besançon, c’est devenu la règle. En 2018, seules 19 épisiotomies ont été pratiquées, sur près de 3000 accouchements. En excluant les césariennes (peu nombreuses ici aussi par rapport à la moyenne nationale), cela donne un taux d’épisiotomie d’à peine 0,8% pour les naissances par voie basse.

A côté de Lucie, Céline, sage-femme à la bonne humeur contagieuse, sourit lorsqu’on lui demande à quand remonte sa dernière épisiotomie. « C’était il n’y a pas très longtemps », soupire-t-elle. « Il y a environ 6 mois. Mais celle d’avant, c’était il y a très très très longtemps ! ». L’honneur est sauf. Car ici, devoir faire une épisiotomie à une future maman est presque considéré comme un échec. C’est en tout cas le sentiment d’Emmanuelle, sage-femme elle aussi depuis près de 20 ans. « Oui, c’est un échec, parce que ça veut dire qu’on n’a pas pu faire autrement. Notre objectif, c’est d’être à l’écoute du périnée des femmes, et on sait que sans épisiotomie, le post-accouchement est plus agréable, que ce soit pour les rapports sexuels, les futurs accouchements, l’incontinence… Moins on abîme le plancher musculaire, plus les femmes ont une vie normale après leur accouchement. »

Alors, quand il faut attraper les fameux ciseaux, ces sages-femmes hésitent beaucoup. « J’ai pris les ciseaux, je les ai reposés, je les ai repris… puis ma collègue m’a dit que je n’avais pas le choix », confie Céline, qui nous expliquera plus tard que la maman en question avait été excisée et que les muscles de son périnée ne se dilataient tout simplement plus. L’épisiotomie était inévitable.

Le choix du bon sens

Mais comment le C.H.R.U. de Besançon parvient-il à de tels chiffres ? Quelle est sa recette magique ? Cette question, le Pr. Riethmuller, chef du service d’obstétrique, l’a déjà entendue des dizaines de fois, mais c’est avec passion qu’il y répond à chaque fois. " Au début des années 2000, il y a eu une grande réflexion au sein de notre service car nous avions à l’époque un taux d’épisiotomie d’environ 30%. Il a fallu convaincre tout le monde d’accepter d’évaluer nos pratiques. Et cela passait par la remise en question d’un recours régulier à l’épisiotomie. " Nous devons être persuadés que nous rendons service aux femmes qui accouchent, que le mal que nous leur faisons est très inférieur au bien que nous leur faisons. Avec l’épisiotomie, on est très loin de cela. On n’a aucune démonstration que dans les accouchements spontanés, l’épisiotomie ait un quelconque bénéfice. On a même de la littérature scientifique de très haut niveau qui montre le contraire. Nous avons donc fait le choix du bon sens."

Pas plus de lésions

Alors, il a fallu réfléchir, lire, se replonger dans d’anciens manuels d’obstétrique, analyser et écouter les femmes. « Tout à coup, l’équipe s’est intéressée au périnée des femmes et a voulu le respecter », explique le Pr. Riethmuller. La phase de remise en question s’est accompagnée d’une phase d’analyse. A quoi bon éviter les épisiotomies si les femmes souffrent de déchirures tout aussi graves lors de leur accouchement ? Après tout, si l’épisiotomie est aussi largement utilisée aujourd’hui encore, c’est parce qu’elle est censée éviter les déchirures du périnée vers l’anus et toutes les complications que cela entraîne.

Après avoir décidé de ne plus avoir recours à l’épisiotomie que dans les cas les plus extrêmes, l’équipe médicale a bien dû constater une augmentation des lésions du 2e degré. Pour les éviter, une manœuvre déjà décrite au 19e siècle (dite de Couder) a été « déterrée » pour faire naître les bébés par voie basse. Elle permet de réduire le diamètre du bébé de 3 centimètres lors de son passage et donc de moins abîmer le périnée. Les déchirures vers l’anus n’ont, elles, pas augmenté. « Si nous avions eu une tendance à une augmentation des lésions du sphincter de l’anus, qui serait diamétralement opposée à la diminution du taux d’épisiotomie, nous aurions été dans l’erreur mais nous n’avons jamais constaté cela. Il n’y a pas plus de lésions, au contraire », détaille le Pr. Riethmuller.

Patience et curiosité

Plutôt qu’« épisiotomie », c’est plutôt « patience » qui est ici le maître mot. « Même si la patiente pousse bien, il faut lui laisser du temps. On est sur une ou deux contractions, 5 ou 6 minutes pour un premier bébé. On laisse le temps au périnée de se détendre », explique Emmanuelle, qui nous révèle les petites astuces supplémentaires mises en place au fur et à mesure des années pour faciliter la naissance du bébé. « On l’aide en faisant un peu d’acupuncture à un endroit très précis du périnée, on shampouine les cheveux du bébé et on applique des compresses chaudes. »

Des techniques douces qui ont fait leurs preuves ici et qui sont enseignées à toutes les jeunes sages-femmes en formation dans cet hôpital. Peut-être essaimeront-elles jusqu’en Belgique, où le taux d’épisiotomie est largement supérieur. Les derniers chiffres datent de 2015. Ils indiquent que l’épisiotomie concerne 32,2% des naissances vivantes, un chiffre qui grimpe jusqu’à 47,2% pour les premiers accouchements.

Contrairement à la France, impossible de dire quelle maternité belge pratique plus ou moins d’épisiotomies. En Belgique, il n’existe pas de cartographie précise. Les chiffres varient de 11% à 49,9% selon les maternités, et vont de 17,3% à 68,1% pour les primipares. Des chiffres qui font froid dans le dos dans les couloirs de la maternité du C.H.R.U. de Besançon…

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