"J'y étais": dès que le Mur est tombé, ces Belges ont foncé à Berlin pour assister à un moment historique

C’était il y a tout juste trente ans. Le jeudi 9 novembre 1989, le Mur de Berlin s’effondrait. Dans les heures qui ont suivi, quelques Belges ont fait le déplacement pour assister à ce moment historique. Ils étaient cinéaste en devenir, étudiant en photographie ou encore juste désireux de voir un spectacle auquel ils n’auraient jamais pensé assister de leur vivant. Nous les avons rencontrés, parfois après quelques recherches sur les réseaux sociaux. Trente ans après, ils reviennent avec nous sur cet épisode qui a marqué leur vie à tout jamais.

Eric, 30 ans en 1989 : "Les mots qui qualifient le mieux mon sentiment, c’est ceux d’une joie tranquille"

L’histoire d’Eric est indissociable de celle du Mur. La mère de ce cinéaste installé aujourd’hui à La Haye, aux Pays-Bas, est de nationalité allemande. Depuis la construction du Mur dans les années soixante, sa famille est coupée en deux. Dans son enfance, le Mur de Berlin était bien plus qu’une simple image dans les journaux ou sur les écrans de télévision. Pour lui qui a mis plus d’une fois les pieds dans Berlin-Est avant la chute du Mur, ces visites avaient des allures de "voyages dans le temps". "Passer à l’est, c’était comme aller dans un paysage qui était 20 ans plus vieux, se souvient Eric Vander Borght. En tant qu’enfant ça m’a marqué de voir Berlin-Est qui était une ville grise et triste qui sentait le charbon."

Alors qu’il pense de plus à plus à retourner à Berlin en cette fin des années 80, la RTBF, où il travaille en tant que technicien pour la radio et la télévision, l’appelle. Quelques heures plus tôt, il a entendu la nouvelle à la radio : le Mur est tombé dans la nuit du jeudi 9 au vendredi 10 novembre. La radiotélévision publique lui demande d’accompagner le journaliste Josy Dubié qui doit réaliser sur place un reportage d’ambiance.

Ma vie aurait été totalement différente si cet événement ne s’était pas produit à ce moment-là

Le sujet du reportage est tout trouvé : c’est Eric Vander Borght lui-même qui servira de fil rouge à ce "week-end à Berlin" d’une trentaine de minutes (à voir en intégralité ci-dessous). Le film est diffusé sur la RTBF quelques jours plus tard.

Là où, une semaine avant, on tirait à vue sur les déserteurs de l’est, c’est désormais un tout autre spectacle qui s’offre aux yeux des passions. "Les mots qui qualifient le mieux mon sentiment, c’est ceux d’une joie tranquille, affirme Eric aujourd’hui. C’était assez silencieux. Il y avait beaucoup d’émotion. Les gens rentraient dans Berlin. C’était vécu comme une libération mais les gens rentraient dans une enclave."

A l’aube de ses soixante ans, le cinéaste voit la date du 9 novembre 1989 comme un "pivot" dans sa vie. "Ma vie aurait été totalement différente si cet événement ne s’était pas produit à ce moment-là. En y réfléchissant, c’est vraiment un pivot, puisqu’il s’agit de la moitié de ma vie. Je vais avoir soixante ans, je venais d’avoir trente ans quand le Mur est tombé. […] Et il y a définitivement un avant et un après chute du Mur", raconte celui qui a notamment travaillé pour l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, (OIAC) récompensée par un Nobel de la paix en 2013.

Dominique, 30 ans en 1989 : "J’ai été un 'Berliner' pendant quelques heures"

Si nous avons retrouvé Dominique Jonkers, c'est d'abord grâce à un coup de chance. Nous avions vu son interview de 1989 conservée dans les archives de la Sonuma... mais le reportage ne donnait ni son prénom ni son nom. Nous avons donc lancé un appel à témoin sur les réseaux sociaux. Bingo : un internaute l'a reconnu trente ans après. Un rendez-vous a aussitôt été fixé avec cet homme qui habitait Bruxelles à l'époque des faits.

Dès qu’il a appris la nouvelle, Dominique ne s’est pas posé une seule question. Il fallait qu’il y soit, à Berlin, pour voir de ses propres yeux un spectacle totalement inattendu. Cet enfant de l’après-guerre, qui a grandi dans un monde polarisé par la Guerre froide, "ne pensait pas que cela se produirait de [son] vivant". Il décide aussitôt d’aller en famille assister au spectacle. "On est partis à midi (le vendredi 10 novembre 1989, ndlr), on a roulé jusqu’à Berlin. Une folie pure."

"C’était tout à fait improvisé, confirme Françoise, qui l’accompagnait à l’époque. On a mis une heure avant de trouver le Mur. On n’a jamais trouvé d’hôtel. On a dormi dans la voiture." Peu importent ces conditions difficiles, avec un enfant de cinq ans dans la voiture. Il fallait être là. C’était "un moment important, historique".

Les garde-frontières recevaient des ordres contradictoires

Ce coup de folie aurait pu leur coûter cher. "Les garde-frontières recevaient des ordres contradictoires", rappelle Dominique. Un simple revirement de situation aurait pu mettre fin à la fête. "On est monté sur un mirador pour voir Berlin-Est par-dessus le Mur. Mais on a appris à notre retour que les militaires n’avaient pas encore reçu l’ordre de ne pas tirer. Si j’avais su ça avant, je ne crois pas que je serais montée sur le mirador", complète Françoise.

Sur place, Dominique et Françoise croisent une équipe de la RTBF. Ils montrent alors les quelques morceaux de mur qu’ils ont récolté (une scène à voir dans la vidéo ci-dessous). Trente ans plus tard, Dominique garde un souvenir très précis de ce moment. "C’est vraiment une chose à laquelle je tenais. J’en ai encore la chair de poule. Je voulais que ma fille puisse dire 'J’y étais'. […] Le Mur de Berlin est tombé et j’étais là, j’ai vécu ça avec les Berlinois, J’ai été un 'Berliner' pendant quelques heures. […] Sur le plan de la symbolique, je rapproche ça du 11 septembre. Il y a l’avant et l’après. C’est vraiment deux mondes différents."

Jean-Michel, 18 ans en 1989 : "C’était assez poignant"

L’histoire qui unit Jean-Michel Clajot et le Mur de Berlin, c’est celle d’un voyage éclair en train vers l’Allemagne. Nous sommes une semaine après la chute du Mur. Cet étudiant en photographie entend dire qu’un bus partira de la gare de Namur, un vendredi soir, pour emmener ceux qui le souhaitent faire un city-trip dans une ville désormais ouverte de toutes parts. Problème : aucun bus ne les attend. La gare est à quelques pas de là. Avec deux amis, il grimpe dans le train à 3 heures du matin. C’est parti pour une dizaine d’heures de trajet.

Dans le salon de sa maison bruxelloise, il sourit : "On n’avait rien, on avait juste notre appareil photo, notre carte d’identité et très peu d’argent". Plus le train avance vers l’est de l’Europe, plus il se remplit. Au point que le jeune homme finit par trouver une petite place dans les toilettes. Une fois sur place, la désorganisation continue. Ils trouvent le Mur tant bien que mal et font quelques photos. "On est resté 3 ou 4 heures sur place, puis on a dû prendre le train retour parce qu’on avait école le lundi. C’était vraiment une expérience assez forte, mais on y était, c’est ce qu’on s’est dit après."

Pas le temps de profiter de l’ambiance sur place. Tout juste sont-ils les témoins du "bonheur" qui s’empare des Berlinois, de "cette joie qu’il y avait et ce côté apaisant dans cette promenade le long du Mur. A aucun moment on n’a senti de l’agressivité. C’était assez poignant".

Des morceaux de Mur contre un billet de train

Dans leurs poches, Jean-Michel et ses compagnons de voyage emportent quelques morceaux de Mur récoltés tant bien que mal. Aujourd’hui, il n’en conserve que quelques fragments au fond d’une boîte à souvenirs. Et pour cause : "Les quelques morceaux qu’on a pu ramener quand on est rentré en train, un des deux devait continuer jusqu’à Charleroi mais on n’avait plus d’argent. Avec le contrôleur, on a négocié et on lui a donné des morceaux du Mur pour qu’il puisse continuer sa route jusqu’à Charleroi. Evidemment, c’était un adulte et il a pris des gros morceaux. Donc nous, on se retrouve avec des petits morceaux maintenant. Naïvement, on lui a donné."

Il n’empêche, celui qui a depuis emmené son appareil photo aux quatre coins du monde n’oubliera jamais ce moment. "C’est ma première expérience en tant que photographe, en tout cas en tant qu’étudiant en photographie à l’époque […]. Avec le recul, je regrette un peu du manque de maturité à ce moment-là. J’aurais préféré avoir quelques années en plus pour peut-être mieux cadrer mes photos ou essayer d’exprimer autre chose avec plus d’expérience dans la vie. Ça a été mon départ dans ma vie professionnelle."

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