"J'ai développé une phobie sociale" : quand le déconfinement provoque la panique

Brigitte était tout ce qu'il y a de plus sociable. Une retraitée à la vie bien remplie, bercée par les sorties entre amis, les voyages et le bénévolat dans une association.

Mais le confinement a tout fait basculer. En un an et demi, Brigitte s'est complètement coupée du monde. "J'ai commencé à ressentir une angoisse terrible dès que j'étais avec des gens. C'est devenu réellement phobique". 

C'est au moment du premier déconfinement, en été 2020, qu'elle réalise l'ampleur du problème. 

Tout à coup, le cœur s'emballe. Vous ne pouvez plus bouger. Vous êtes tétanisée

"Je suis retournée travailler dans l'association où je suis bénévole. La superficie faisait 1500 mètres carré, je portais le masque et il y avait des plexiglas. Mais d'un coup, 5-6 personnes sont arrivées au comptoir. J'ai eu une crise d'angoisse terrible. Je suis sortie, je pleurais dans la voiture. J'ai dit à mon mari : ce n'est pas possible, je n'y arrive plus". 

Depuis, Brigitte n'est jamais retournée dans l'association. Même vaccinée, elle ne voit quasiment plus ses amis, ni même sa famille. "Je ne vois que ma fille, et encore, toujours en extérieur".

Elle ne supporte plus non plus les lieux fréquentés. "Moi qui habite près du cimetière d'Ixelles, je ne passe plus dans le quartier à partir du moment où les étudiants sont là. S'il y a du monde sur un trottoir, je change de trottoir. Je ne vais plus non plus dans les grands magasins, que dans les petits commerces où je suis sûre que je suis seule". 

J'ai l'impression d'être en dehors de la société, par ma faute. C'est un sentiment d'exclusion

De nature pourtant sociable, Brigitte cohabite très difficilement avec cette peur qu'elle qualifie elle-même d'irrationnelle. "J'aime les gens mais quand je les vois, je me sens mal. Ca me rend franchement déprimée. L'anxiété, à la longue, ça vous mine". 

Le confinement, malheur des uns, "petit miracle" des autres

Plus le déconfinement progresse, plus la situation devient inconfortable. Paradoxalement, les patients comme Brigitte s'accommodaient très bien du lockdown : "J'étais dans ma bulle, en sécurité. J'avais surtout le sentiment que je n'étais pas la 'seule' dans ce cas-là". 

Une tendance confirmée par le Dr Pierre Oswald, psychiatre et directeur médical du centre hospitalier Jean Titeca. 

L'évitement est devenu la règle pour eux

"Pour ces patients, le confinement était un petit miracle. Ils ne devaient plus faire d'efforts. Le problème, c'est que c'était un cadeau empoisonné car il cristallisait leur stratégie d'évitement. Petit à petit, l'évitement est devenu la règle pour eux". 

Des troubles anxieux qui explosent

Dans le cabinet du Dr Pierre Oswald, les consultations pour anxiété sévère et phobies sociales ont augmenté de 30%. L'anxiété est le premier motif de consultation, avant les troubles dépressifs. Selon les chiffres de Sciensano, datant de mars 2021, un Belge sur cinq en souffre. C'est deux fois plus qu'en 2018, avant la pandémie. 

Le confinement a exacerbé les phobies sociales préexistantes et a même généré de nouveaux patients, comme Brigitte. 

"Plus long est l'isolement, plus les symptômes sont sévères. Les stratégies pour sortir de l'isolement sont également plus longues à mettre en place. On est donc dans une situation vraiment charnière" explique le Dr Pierre Oswald. 

Que faire, docteur? 

Mais comment sortir de ce cercle vicieux? La progressivité semble incontournable. "Il faut pouvoir dire aux gens : 'attention, en allant dans des stades de foot ou ailleurs, vous risquez d'être choqués'. Il faut accepter qu'on ne peut peut-être pas faire tout ce dont on a envie en une fois" détaille le Dr Gérald De Schietere, responsable de l'unité de crise et d'urgence psychiatrique aux Cliniques Universitaires Saint-Luc. 

Il faut accepter qu'on ne pourra peut-être pas tout faire dès la première semaine de déconfinement

"Il faut y aller progressivement, et être tolérant avec soi-même pour pouvoir être tolérant avec les autres" ajoute le Dr Gérald De Schietere. "Il s'agit d'accepter que certaines personnes n'aient pas l'énergie, la force, l'audace de tout faire dès la première semaine". 

La verbalisation semble également essentielle. "Pouvoir parler de ses difficultés à ses amis, son conjoint, sa famille. Pouvoir leur dire quand 'c'est trop'. Il faut réapprivoiser tous les contacts qui peuvent se mettre en place et toute la sensorialité de ces contacts". 

Traiter cette phobie sociale ne se fait donc pas en claquement de doigts. Il faudra sans doute du temps pour acquérir à nouveau toutes les habitudes sociales perdues en un l'espace d'un an. 

 

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