Ivoire: quand la filière thaïlandaise tue les éléphants africains

Les quelque 1600 défenses saisies depuis début 2009 par les douanes de Bangkok représentent ainsi quelques 800 pachydermes abattus. "La Thaïlande est toujours classée numéro un" au palmarès du trafic d'ivoire, dont le commerce international est interdit depuis 1989, explique Chris Shepherd, de l'ONG Traffic.

Et les saisies, en hausse spectaculaire depuis cinq ans, ne représentent selon lui qu'un "petit pourcentage" des défenses trafiquées, via des réseaux qui font venir l'ivoire du Mozambique, de Tanzanie ou du Kenya.

"La Thaïlande est un pays qui donne des ordres pour faire tuer des éléphants africains", martèle le lieutenant-colonel Adtapon Sudsai, du département de
lutte contre les crimes contre l'environnement de la police thaïlandaise. "Quand vous commandez une paire de défense comme décoration, un éléphant est
tué. Le tueur, c'est la demande
".

Une partie importante de l'ivoire importée, parfois livrée sans avoir été nettoyée du sang de son défunt propriétaire, est destinée au marché thaïlandais, l'autre est exportée, notamment vers la Chine et le Japon, qui n'ont pas d'éléphants.

Certains "hommes d'affaires et importants responsables" du royaume aiment accrocher sur leurs murs les défenses du gros mammifère, symbole de pouvoir,
note Seri Thaijongrak, directeur du bureau d'enquête des douanes.

Les touristes peu regardants raffolent aussi des bijoux et petits animaux sculptés par les artisans de la région de Nakhon Sawan (nord), qui travaillaient traditionnellement les défenses des éléphants thaïlandais.

Le travail moderne de l'ivoire en Thaïlande a réellement démarré au XIXe siècle. Mais les quelques 100 000 éléphants du royaume ont disparu, tués par
les braconniers et décimés par la disparition de la forêt.

Et les quelques milliers de survivants, la plupart domestiques, travaillant dans les champs ou pour distraire les touristes, ne suffisent pas aux trafiquants qui les ont remplacés par leurs "cousins" africains, pour assouvir une demande asiatique considérable.

Profitant d'une situation géographique privilégiée, la Thaïlande exporte l'ivoire, brute ou sculptée, principalement vers la Chine --qui l'utilise
notamment pour la médecine traditionnelle-- et le Japon. Une affaire qui prospère à l'ombre d'un système répressif insuffisant.

"Les crimes contre la vie sauvage ne sont pas considérés comme une priorité dans cette partie du monde", résume Chris Shepherd. "Il n'y a pas de poursuites significatives", renchérit pour sa part Justin Gosling, responsable à Interpol des crimes contre l'environnement en Asie-Pacifique.

Les experts ne cachent pas leur pessimisme devant la faiblesse criante des moyens, l'insuffisance de la coopération entre Bangkok et les pouvoirs africains, la formation inadéquate des douaniers et policiers.

Et quand les moyens financiers existent, ils sont du mauvais côté. "Le trafic de ces énormes quantités suppose que des responsables corrompus soient
impliqués
", insiste Justin Gosling. La presse locale a récemment fait état de la disparition de stocks d'ivoire dans un entrepôt des douanes. Un incident qui ne semble pas isolé. Même les plus optimistes admettent que la lutte est inégale.

L'ivoire confisquée à l'aéroport de Bangkok depuis 2009 représente selon les douanes près de 250 millions de bahts (près de 6 millions d'euros). Alors au cas où les trafiquants changent de route, les douanes ont renforcé les contrôles dans les ports, indique Seri. Mais rien ne garantit que cela sera suffisant. "Nous avons toujours un train de retard, peut-être même plusieurs".

AFP

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