Ismaël Saïdi condamné par la justice marocaine: l'origine d'un contentieux

Ismaël Saïdi condamné par la justice marocaine: l'origine d'un contentieux
Ismaël Saïdi condamné par la justice marocaine: l'origine d'un contentieux - © FILIP DE SMET - BELGA

Quatre mois de prison avec sursis et le remboursement de toutes ses dettes. C’est le jugement rendu le 27 octobre 2014 par la Cour d’appel de Casablanca (Maroc) contre Ismaël Saïdi. Alors que la pièce de théâtre "Djihad" fait un carton (plus de 40 000 spectateurs) et suite à la récente polémique autour de l’octroi d’une aide de 275 000 euros à son ASBL AviScène, le metteur en scène est aujourd’hui rattrapé par ses ennuis judiciaires. En 2016, les plaignants disent n’avoir toujours pas vu la couleur de l’argent que le Bruxellois leur doit. Leur avocat compte lancer officiellement cette semaine une procédure à destination de la Belgique afin de contraindre Ismaël Saïdi à s’acquitter de ses dettes.

33 595 euros​ euros de dettes

Mais quelle est l’origine du contentieux? Rachid Chkiri, qui a grandi en Belgique et qui produit depuis plusieurs années des films au Maroc décide, en 2009 de s’associer avec Ismaël Saïdi dans le cadre de la réalisation d’un long-métrage, "Ahmed Gassiaux". Si Saïdi s’occupe de la réalisation en tant que telle, Chriki, au travers de sa société C Brothers gère les aspects techniques, le catering… Le tournage démarre et au bout du processus, le film sort. Sauf qu’au moment de régler les factures auprès de C Brothers, Saïdi, estime la justice, a signé des chèques en bois. "Il s’agissait de deux chèques", explique Rachid Chkiri, pour une somme de 335 950 dirhams, soit environ 33 595 euros.

"Au moment d’encaisser ces chèques, la banque nous dit que ce n’est pas possible car ils ont été déclarés perdus par M. Saïdi", raconte le plaignant qui parle d’escroquerie. Incompréhension suivie d’une plainte. Les parties se retrouvent au tribunal. En date du 27 août 2012, un premier jugement tombe. Défavorable pour Saïdi et son avocat, qui font appel. Le 13 octobre 2014, nouvelle audience en l’absence d’Ismaël Saïdi et confirmation du jugement sur base des pièces du dossier dont des analyses graphologiques prouvant qu’il s’agit bien de l’écriture d’Ismaël Saïdi.

Quatre mois de prison, avec sursis

Rédigé en arabe, voici la traduction du jugement en français: "Quatre mois de prison avec sursis, et une somme de 88 000 dirhams (8 800 euros, ndlr) plus les frais. Remboursement de la valeur des deux chèques (335 950 dirhams) en faveur de la société C Brothers plus une indemnisation de 5 000 DH (500 euros, ndlr). " Un hôtel a également porté plainte et obtenu, lors de cette même audience, le remboursement d’une somme de 15 520 dirhams (1 550 euros, ndlr) plus une indemnisation de 2 000 dirhams (200 euros), plus les frais. Le jugement a été signifié à M. Saïdi à son adresse familiale à Tanger. Depuis? Plus rien.

"Depuis ce jugement, nous tentons d’obtenir les sommes pour lesquelles M. Saïdi a été condamné", explique l’avocat de C Brothers, Maître Ahmed Barchil, inscrit au barreau d’Agadir (Sud du Maroc). "Mais il est impossible de le saisir ici, au Maroc, car il n’y est jamais. Nous avons entamé des démarches auprès du CCM, le Centre cinématographique marocain qui finance une partie de ses projets" au travers de la société D3 Films. "Mais rien n’a pu être entrepris pour l’instant. Dès lors, nous allons entamer une procédure afin de pouvoir faire exécuter, en Belgique, le jugement rendu au Maroc sur base des conventions et des accords bilatéraux." Un courrier officiel est en préparation et sera envoyé au domicile belge du réalisateur.

Ismaël Saïdi s'explique

Quelques jours après la révélation de sa condamnation, et après avoir initialement refusé de s'exprimer au micro de la RTBF, Ismaël Saïdi a donné sa version des faits. Les chèques lui auraient été volés, et sa signature imitée.

" Ces chèques ont disparu, je m’en suis rendu compte très vite. Donc, j’ai porté plainte immédiatement pour la disparition des chèques. Ma plainte est la plainte initiale, cela a commencé par moi. Bon, le film est fini, je m’en vais et puis après il faut revenir pour la post-prod, je reviens et on m’apprend, le juge d’instruction m’apprend que voilà la procédure est claire, même si je porte plainte pour le vol des chèques, ceux-ci apparemment ont été tirés, donc quelqu’un a imité ma signature, et est rentré avec dans une banque pour récupérer. Et que du coup, dans tous les cas, pour le système bancaire et légal marocain, je suis responsable de ces chèques-là et donc il faut laisser la somme entière au tribunal. Ce que j’ai fait directement. "

Ismaël Saïdi admet avoir été négligent, mais il nie toute escroquerie. " Tous les gens qui ont bossé avec moi vous diront que ce n’est pas mon style. Je n’ai jamais fait de mal à personne. C’est le cinéma, c’est le théâtre, vous travaillez avec beaucoup de monde. Et c’est le genre de choses qui arrivent, des plaintes pour plein de choses, des comédiens qui ne sont pas contents, des techniciens qui ne sont pas contents, des comédiens à qui vous avez promis un rôle et qui finalement ne prennent pas, qui râlent. Le monde culturel est un monde dans lequel on travaille beaucoup sur l’humain et comme on travaille beaucoup sur l’humain, il y a des choses de ce genre-là. Ici voilà, j’assume ma part de responsabilités, à savoir que j’ai négligé un peu ce procès. "

D'autres plaintes

Cette issue judiciaire au Maroc risque en tous les cas de réveiller d’autres affaires impliquant Ismaël Saïdi. Selon nos informations, plusieurs acteurs cinématographiques belges auraient, eux aussi, déjà eu maille à partir avec le metteur en scène. Plusieurs plaintes ont été déposées auprès de la justice.

Evidemment, impossible de ne pas se poser la question de l’agenda derrière le soudain réveil de ces dossiers. Depuis la première représentation de "Djihad", fin 2014 (soit deux mois après sa condamnation), Ismaël Saïdi est devenu une personnalité culturelle et médiatique qui compte en Belgique francophone: il a fait de la lutte contre l’extrémisme religieux musulman et du vivre-ensemble ses combats. Combats relayés au travers de sa pièce et de deux livres dont son autobiographie "Les aventures d’un musulman d’ici". Régulièrement invité sur les plateaux TV, il répète la nécessité de réformer l’enseignement de l’islam. Ce qui lui vaut plusieurs menaces. Les dernières révélations sur son passé judiciaire visent-elles donc à le décrédibiliser définitivement auprès de la communauté musulmane de Belgique? En tout cas, impact il y aura notamment auprès des pouvoirs publics qui ont largement soutenu la pièce "Djihad".

Le projet avec la Région bruxelloise maintenu

Cette actualité intervient aussi alors qu’Ismaël Saïdi vient d’annoncer qu’il se retirait du projet concocté avec la Région bruxelloise dans le cadre de la réalisation de clips vidéos autour du Coran et d’une vision plus actuelle de son message. En marge, il est question de réaliser des outils pédagogiques et de proposer des formations aux cadres musulmans de Belgique. Un projet mené avec le concours des islamologues belge Michaël Privot (ex-Frère musulman) et français Rachid Benzine.

Mais au moment de l’annonce du projet , le député DeFI (dans la majorité à Bruxelles) Emmanuel Debock a dit regretter, dans une déclaration à la RTBF.be l’absence de mise en concurrence autour de ce projet au regard du montant, 275.000 euros. Une sortie qui lui vaudra un solide recadrage de la part de ses instances (le ministre bruxellois Didier Gosuin et le président du parti Olivier Maingain) mais aussi le soutien du député-bourgmestre de Schaerbeek Bernard Clerfayt, sur fond de guerre de leadership au sein des ex-FDF.

Ce mardi, Rudi Vervoort (PS), ministre-président bruxellois a annoncé la poursuite du projet, sans Saïdi directement, mais avec son ASBL AviScène. Association dont le metteur en scène est le président et son épouse la trésorière, selon les statuts parus au Moniteur. Au moment de cette annonce, Rudi Vervoort n'était pas au courant des démêlés judiciaires marocains d'Ismaël Saïdi.

 

Extrait du JT du 12 janvier 2016

Extrait du JT du 16 janvier 2016

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