#Investigation : Pompiers, les autres risques du métier

Incendies, sauvetages périlleux, les pompiers se mettent en danger chaque jour, au service des citoyens. On sait aussi aujourd’hui qu’ils se tuent à la tâche. Les fumées toxiques, la suie, le stress du métier provoquent chez eux des cancers précoces, des maladies cardio-vasculaires. C’est sur le terrain, lors d’un incendie, d’une sortie d’ambulance, que ces pompiers nous ont raconté, montré les menaces qui pèsent sur leur santé. On sait désormais que ce sont leurs tenues, leurs vêtements qui les rendent malades.

" Les fumées … y’a rien de bon là-dedans "

Sur une petite route de campagne, dans le village d’Onoz, un camion est en feu. Ses freins ont surchauffé, ils n’ont pas supporté la pente particulièrement raide. Un pneu s’est embrasé et les flammes commencent à se propager à tout le véhicule.

Les pompiers de la caserne Val de Sambre, toute proche, arrivent sur place en 5 minutes. Une épaisse fumée noire se dégage du camion. L’adjudant Richard Coqu donne ses instructions aux intervenants de première ligne : " On met l’ARI, les gars." L’ARI, c’est l’appareil respiratoire isolant, un masque relié à une bonbonne d’air comprimé, qui protège les poumons. "C’est très important, on connait les dangers des fumées maintenant, on sait qu’il n’y a rien de bon là-dedans" ajoute l’adjudant.  

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#Investigation © RTBF

Aujourd’hui, l’ARI fait partie de l’équipement de base des pompiers. A chaque intervention, l’officier s’assure que tous ses hommes le mettent. " Ces masques, c’est notre assurance-vie ", explique le sapeur Akim Meghazi. A la caserne, ces masques font l’objet de beaucoup d’attention. Après chaque intervention, les ARI sont entretenus, testés. " C’est assez récent ", reconnait Akim Meghazi, occupé à vérifier le bon fonctionnement d’un de ces ARI. " Il y a moins de 20 ans, on en avait deux ou trois par caserne et on les utilisait peu, ce n’était pas encore dans les mentalités ".

" Moi je ne connais pas de vieux pompiers … les fumées nous tuent, à long terme"

Le colonel Marc Gilbert commande la caserne Val de Sambre. En 45 ans de service, il a vu les mentalités évoluer. " Quand j’ai commencé, on intervenait en jeans, avec une veste de cuir et un casque en liège ". Et pour se protéger des fumées, pas d’ARI à l’époque, l’équipement était beaucoup plus sommaire, " un simple foulard, noué derrière la tête, juste pour pouvoir respirer ". Pour Marc Gilbert, ces pratiques du passé ont aujourd’hui des conséquences dramatiques. " Moi je ne connais pas de vieux pompiers … les fumées nous tuent, à long terme ". Cancers, maladies cardio-vasculaires, la plupart des pompiers ne font pas de vieux os. " Je vois rarement des collègues qui, une fois la retraite venue, vivent encore très longtemps. C’est un bien triste constat que nous faisons. "

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" Y’a pas d’étude, on ne savait pas … "

A 67 ans, l’adjudant Christian Stienon est toujours volontaire à la caserne Val de Sambre. Il a connu ces années où le pompier allait au feu sans protection ou presque.

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© L'adjudent Christian Stienon

Il y a quelques années, Christian Stienon a contracté un cancer de la prostate. Pour ses médecins, c’est son métier qui a provoqué cette maladie. " Y’a pas d’étude, on ne savait pas … ", déclare l’adjudant. Au Canada, aux Etats-Unis, en Scandinavie, ce lien de cause à effet entre les fumées et le cancer a été prouvé scientifiquement. Chez nous, aucune étude n’a été réalisée sur ce sujet. Seule une statistique, publiée en 2012 par le SPF Intérieur, confirme ce que constatent nos pompiers : ils meurent en moyenne 7 ans avant les autres.

" On continue à mourir à petit feu, sans mauvais jeu de mots … "

Les pompiers n’ont jamais été aussi bien équipés qu’aujourd’hui. Pourtant, certains, même parmi les plus jeunes, tombent encore malades, développent des cancers. Malgré les masques respiratoires, les pompiers continuent donc à s’empoisonner à cause des fumées. En 2016, des chercheurs de plusieurs universités flamandes prélèvent le sang d’une centaine de pompiers anversois. Les résultats sont édifiants, leur sang contient des taux beaucoup trop élevés de benzène et d’HAP, des hydrocarbures aromatiques polycycliques, facteurs de développement de cancers. Pour l’adjudant Didier Zavarise, ces résultats ne font que confirmer un sentiment partagé par de nombreux pompiers : " On continue à mourir à petit feu, sans mauvais jeu de mots … "

Mais comment ces substances atteignent-elles les organes des pompiers ? Le responsable est aujourd’hui identifié, ce sont les tenues de pompiers.

" Quand on enlève le masque, la tenue souillée éjecte tout ce qu’elle a absorbé pendant l’intervention "

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#Investigation © RTBF

C’est le paradoxe de l’équipement des pompiers, il les protège pendant l’intervention et les empoisonne après. Au moment où le feu est éteint, les appareils respiratoires sont rangés mais le travail continue, notamment le déblai, qui peut prendre plusieurs heures. Pendant tout ce temps, mais aussi lors du trajet de retour vers la caserne, les pompiers portent toujours leurs tenues sales. Les substances cancérigènes volatiles se déposent alors sur la peau, pénètrent dans l’organisme et, à long terme, provoquent parfois des cancers du cerveau, des testicules, de la prostate ou de la peau.

Aujourd’hui, la solution à ce problème est connue. Les pompiers devraient pouvoir se changer immédiatement après l’intervention, sur place, et se débarrasser de leurs tenues sales.

" On doit laver nos tenues, si on nous donne les moyens … "

C’est aujourd’hui possible. Il existe des véhicules, appelés REHAB, pour réhabilitation, qui accompagnent les pompiers sur les incendies. Ces camionnettes sont équipées comme une sorte de vestiaire, où les vêtements souillés sont récupérés et lavés, pendant que les pompiers enfilent une tenue propre. Ces véhicules REHAB commencent seulement à être utilisés dans nos casernes. Mais ils coûtent cher, non seulement à l’achat mais aussi à l’usage, ils nécessitent en effet encore deux hommes supplémentaires sur le terrain.

D’ici quelques mois, la caserne Val de Sambre devraient recevoir un tel dispositif, un véhicule qui contribuera à améliorer la santé de ses pompiers.

Retrouvez notre reportage ce mercredi soir dès 20h20 sur La Une ou sur Auvio. 

Pompiers, reportage de notre magazine Investigation: JT du 04/11/2020

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