Intelligence artificielle: jouer la carte du secteur industriel en Europe et en Belgique

La commission européenne veut investir pour développer des infrastructures et créer un "espace commun des informations" pour le stockage, la circulation et l’analyse des données.
La commission européenne veut investir pour développer des infrastructures et créer un "espace commun des informations" pour le stockage, la circulation et l’analyse des données. - © DAMIEN MEYER - AFP

Ce mercredi, l’Union Européenne présentait un livre blanc sur la stratégie de l’Europe dans l’intelligence artificielle. Bruxelles ambitionne de devenir la référence mondiale en la matière, mais pour cela il faut d’abord établir un cadre et des règles claires. Le but de la Commission européenne, investir pour développer des infrastructures et créer un "espace commun des informations" pour le stockage, la circulation et l’analyse des données. Et justement, les données sont au cœur des questionnements car l’Europe a perdu la bataille des données personnelles pendant 10 ans.

"Les monstres du numérique ont réussi à capter un maximum de données vous concernant. Votre comportement, vos goûts et vos manières en matière de restaurant et même en matière médicale. Grâce à cela, les GAFA peuvent vous cibler, vous influencer et peuvent vous envoyer de la publicité qui fonctionne, c’est d’ailleurs la source de leur enrichissement. Là où l’Europe a encore une carte à jouer, c’est au niveau des données industrielles", explique Hugues Bersini, professeur d’informatique et directeur d’Iridia, le laboratoire d’intelligence artificielle de l’Université Libre de Bruxelles.

L’Europe est la première puissance industrielle dans le monde avec une valeur ajoutée de 2776 milliards de dollars de valeur ajoutée en 2018 selon les derniers chiffres de la banque mondiale. "Les équipements utilisés par l’industrie vont s’améliorer avec l’IA. On va mettre plus de capteurs, de senseurs, etc. et capter de plus en plus de données sur les processus industriels. Par exemple, Airbus a mis en place un système de détection des pannes d’avion avant que ces pannes ne se produisent grâce à des données qu’ils récoltent sur les avions. Grâce à cela, ils peuvent anticiper les pannes", ajoute le professeur.

Le développement de l’IA dépend du secteur industriel

Certains entrepreneurs belges ont pris le train de l’IA en marche, d’autres ont préféré y renoncer, car leur secteur demandait des solutions plus concrètes. AMIA Systems, un spin-off de l’ULB, a développé un programme informatique qui permet d’optimiser une usine de production industrielle en déplaçant une machine, faire en sorte que les ouvriers marchent moins, que les pièces soient plus proches du stock en sortant de la ligne de montage, etc. "J’ai démarré la société sur une base d’IA en optimisation de production, mais avec le temps ces algorithmes-là ont été mis de côté, car ce n’est pas la nécessité de nos clients de travailler avec des algorithmes extrêmement poussés. On a besoin de solution de terrain pour faciliter le travail et accompagner les opérateurs et les chefs d’équipes pour être plus efficaces", commente la fondatrice, Emmanuelle Vin.

Malgré la déception, ce n’est pas un constat d’échec d’avoir dû renoncer à l’IA. "Les entreprises ont des niveaux de maturité différents. Il y a surtout un énorme décalage entre le monde de la recherche et le monde de l’industrie. On n’est pas prêt à faire de l’intelligence artificielle à tous les niveaux et il faut travailler par étapes. Anticiper le futur et regarder autour de nous c’est bien, mais il y a encore beaucoup de choses à améliorer sur le terrain. Cela viendra étape par étape", constate l’entrepreneuse.

Un constat que partage Huges Bersini, même si de nombreuses entreprises belges utilisent l’IA depuis de nombreuses années, le développement dépend du secteur. "Il est vrai que toutes les entreprises ne sont pas encore conscientes de toutes les améliorations de tous les processus de productions, mais les procédés de marketing peuvent être grandement améliorés par l’IA surtout dans le secteur des services. Ceux qui ont pris le virage IA ce sont les banques, les assurances, même les administrations. En revanche, il y a une inertie du secteur manufacturier. Les grosses industries manufacturières, pétrolières ou de construction n’ont pas pris ce virage car elles ont l’impression que le matériel et les logiciels sont deux mondes séparés. Or, elles pourraient grandement améliorer leurs performances grâce à l’IA".

Créer des alternatives aux GAFA

L’enjeu concernant la production de nombreuses données à caractère industrielle c’est leur stockage pour Hugues Bersini, "les données vous devez les lire, mais vous devez aussi les stocker. Le problème, c’est que les grandes industries de stockage de ces données, ce sont encore les GAFA (ndlr, désigne la quinzaine d’acteurs d’Internet d’envergure mondiale comme Airbnb, Alibaba, Amazon, Apple…). L’essentiel de l’industrie européenne stocke ces données sur les serveurs d’Amazone, de Google, d’Oracle ou de Microsoft. Le problème se situe là. Airbus stocke toutes ces données chez un fournisseur de stockage américain alors que le principal concurrent d’Airbus, c’est Boeing ! L’Europe doit regagner sa souveraineté numérique en matière de stockage de données. Il faut que les données européennes restent en Europe".

Les GAFA n’avaient pas comme fonction primaire de stocker des données, mais elles s’en sont emparées au gré des années et de leur croissance. La réponse de l’Europe doit-elle être la création d’un GAFA ? "On peut imaginer des alternatives. Les Etats européens pourraient se liguer entre eux pour créer un Cloud européen où les données européennes seraient sauvegardées".

Créer un Gafa européen n’est pas solution, car ces derniers ont acquis une puissance financière grâce à la publicité et grâce à nos données personnelles. "On ne va pas pouvoir recréer ça. Il nous faut des micro-acteurs qui pourraient être extrêmement efficaces pour compléter les processus industriels et utiliser les données pour améliorer nos outils matériels (avions, voitures) et humains en utilisant nos technologies européennes", conclut l’universitaire.

Pour réaliser tous ses objectifs, l’Europe aura besoin de personnes compétentes. C’est justement un de ces objectifs, permettre la formation de personnel qualifié. Cela passera par des investissements importants, qui devront être approuvés par les chefs d’État qui se réunissent d’ailleurs jeudi pour discuter du budget pluriannuel 2021-2027.

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