Intelligence artificielle, biotechnologies, data… Le monde de demain sera technologique ou ne sera pas

Tous les quatre ans, à l’arrivée d’une nouvelle administration à la Maison Blanche, "le Conseil national du renseignement" américain sort un rapport sur ce à quoi ressemblera le monde dans 20 ans. 

Le "Global Trends 2040 report", c’est un peu la boule magique des agences d’espionnage des Etats-Unis. Les experts sont issus majoritairement de la prestigieuse CIA (central intelligence agency) mais également des multiples agences de renseignement des Etats-Unis. Comme le rappelle le New York Times, le rapport de 2008 prédisait, entre autres, une pandémie mondiale venue d’Asie…

Pour cette édition, le futur est loin d’être rose selon ces experts. Crises économique, climatique, perte de repères et crise identitaire et politique, incapacité des pouvoirs publics à répondre aux attentes de la population, concurrence internationale géopolitique et nouvelle guerre froide sino-américaine, maladies… Un ensemble de défis titanesques dans un monde qui sera nécessairement ultra-connecté.


►►► A lire aussi : Entre Chine et Etats-Unis, un nouveau combat de titans s’annonce


Parce que oui, quoiqu’il arrive, pointent les experts, le monde demain sera celui des nouvelles technologies, "de la quatrième révolution industrielle". Le changement est à l’œuvre, il est rapide et l’adaptation des sociétés et des gouvernements est inévitable.

La technologie, la plus grande inconnue

Que ce soit dans nos modes de fonctionnement, d’interaction mais également dans l’organisation du travail, de la santé, des modes de gouvernance ou dans la lutte contre le dérèglement climatique, "ces nouvelles technologies vont avoir un impact que l’on ne maîtrise pas encore", analyse Tanguy Struye, professeur à l’UCLouvain.

Formidables sources d’opportunités, elles sont aussi ce qui viendra perturber nos sociétés, créant des "chocs" dans nos manières habituelles de fonctionner.

Les Etats ont déjà un train de retard

"Ça peut aller très vite, pour le moment nous ne sommes nulle part sur l’appréhension de ce que seront les conséquences sociales, environnementales et économiques", détaille Tanguye Struye. Et d’ajouter, "les Etats ont déjà un train de retard".

"Les avancées dans ce domaine vont se combiner avec d’autres technologies, comme le stockage d’énergie, pour façonner nos sociétés, nos économies et peut-être la nature même des pouvoirs", pointent les experts américains.

Les nouvelles technologies à tous les niveaux

L’un des enjeux majeurs sera alors selon le rapport, de ne pas se laisser submerger par l’apparition et la diffusion de ces nouvelles technologies afin de permettre le débat éthique.

A cet égard, les économies et institutions les plus robustes devraient prendre le lead alors que les autres pourraient se retrouver loin derrière sans marge de manoeuvre, ce qui pourrait créer d’importantes disparités. Il faudra donc garder en tête le souci de réguler et "sortir des stratégies court-termistes", estime le professeur Tanguy Struye.

Concernant ces technologies à proprement parler, les experts américains mettent en parallèle "une balance bénéfices-risques". Les innovations devraient être à la fois solutions et problèmes.

Par exemple, les experts évoquent, la possibilité de stocker des données dans nos ADN : ce qui permettrait à la fois un stockage illimité de nos données et meilleur pour l’environnement. Mais cela représente aussi un risque de surveillance massive de la population.

Menaces, risques et bénéfices

C’est l’intelligence artificielle (IA) qui semble dominer les esprits des experts des services de renseignement américains. L’IA deviendra même "mainstream" tant elle devrait être au cœur de nos vies. On passera d’une intelligence artificielle de niche "conçue pour résoudre des problèmes" à "un système qui, dans le futur, sera capable d’avoir autant ou davantage les capacités de compréhension et d’apprentissage que celles dont disposent des humains". La science-fiction ne serait donc plus très loin. Elle serait même bientôt "courante", "mainstream". Comme pour l’ensemble des avancées, la "balance bénéfices-risques" penchera d’un côté ou de l’autre en fonction de l’usage qui en est fait et de la capacité des individus et des gouvernements à s’adapter.

2 images
© Global trends 2040

Les data deviendront reines. C’est l’autre pendant de ce futur monde ultra-connecté que perçoivent, dans leur boule magique, les têtes pensantes du renseignement américain. Dans leur rapport, la place que les données et leur gestion ont, est centrale. Elles seront au cœur des "guerres d’influence" pour leur contrôle. "Les quantités jamais égalées de données disponibles en 2040, fourniront des compétences et des connaissances précieuses, mais les enjeux d’accès à ces données, de confidentialité, de propriété et de contrôle deviendront des enjeux majeurs de concurrence et de conflits", dit le rapport.


►►► A lire aussi : Intelligence artificielle : des droits humains à l’utilisation des données en passant par la santé, que nous promet l’avenir ?


"Les gouvernements autoritaires ont tendance à vouloir exploiter ce nombre grandissant de donner pour surveiller et contrôler leur population". Et cela alors que "la notion actuelle d’anonymat va continuer d’évoluer et que les individus devraient partager de plus en plus d’informations personnelles, ne serait-ce que pour avoir accès aux applications. Le 'tracking' est en train de devenir omniprésent", estiment les experts du renseignement américain.

"Plus on va donner des informations, plus cela aura un impact sur nos vies", résume Tanguy Struye. Et d’ajouter, "pour le moment cela reste encore assez limité mais plus on aura d’informations et de connaissances, plus les algorithmes vont continuer à nous influencer".


►►► A lire aussi : L’éthique dans l’Intelligence artificielle : les lois européennes, un frein à l’innovation ?


Pour les experts, les principes même de la cybersécurité vont également être perturbés. On devrait assister à un changement de paradigme. Les régulations sous formes de "frontières géographiques" feront de moins en moins de sens, dans un monde ultra-connecté. 

Un marché de l’emploi chamboulé. L’intelligence artificielle et les autres technologies vont permettre la création de nouveaux emplois mais aussi la destruction d’autres. Pour éviter des perturbations trop importantes, "les Etats et les sociétés devront miser sur l’éducation et la réformation de leur force de travail". Selon une étude du Forum économique mondial, en 2025, "l’automatisation aura créé 97 millions de nouveaux emplois et déplacé 85 millions de jobs actuels", pointe le rapport.

Ne plus faire la guerre de la même façon. C’est l’intelligence artificielle qui devrait dominer la guerre. Là encore, les Etats capables de se doter des dernières technologies seront les plus avancés. "L’intelligence artificielle, de plus en plus répandue, notamment dans le domaine de la guerre, augmente les risques d’abus massifs et intentionnels ou encore d’escalade involontaire", au cours d’un conflit.

Matériaux intelligents et biotechnologies. L’émergence de nouveaux matériaux devrait chambouler le paysage économique. Les services manufacturiers seront également mis à rude épreuve au point que c’est l’ensemble de la chaîne de production qui changera. L’impression 3D, par exemple, est "en pleine révolution", indique le rapport. De son côté, les avancées sur la biotechnologie devraient avoir un impact considérable sur la croissance économique. "D’ici 2040, les innovations dans les biotechnologies devraient permettre aux sociétés de réduire les maladies, la faim, mais aussi la dépendance pétrochimique". Mais là encore, les usages qui en sont faits peuvent comporter des risques.

"Guerre d'influence"

Le revers de la médaille de l’évolution de ces technologies sera la guerre d’influence pour leur contrôle, indiquent les experts. A la fois entre Etats mais aussi entre différents acteurs.

"La course pour le leadership sur les technologies sera intrinsèquement liée au contexte géopolitique et façonné en fonction des rivalités politiques, économiques et sociales, en particulier avec la Chine", considèrent les espions américains.

De plus, le développement de ce monde ultra-connecté augmentera le pouvoir économique, mais aussi d’influence, des sociétés qui le façonne. "C’est le cas par exemple des GAFAM", pointe Tanguye Struye. "Les grandes entreprises technologiques ont de plus en plus de ressources, d’impact et de pouvoir d’influence qui dépassent même parfois celui des Etats. L’intérêt des Etats […] pourrait être en contradiction avec ceux d’expansion du marché global et de profits de ces entreprises", estiment les experts. La question c’est donc, "est-ce que les GAFAM vont agir de façon autonome ou bien en partenariat ?", pointe Tanguy Struye.

Les risques pour les démocraties : s’adapter ou s’effondrer ?

Pour les experts, "ces technologies jouent un rôle à la fois en générant des risques existentiels tout en étant le moyen de les atténuer". Et c’est là tout le paradoxe.

Face aux multiples perturbations à venir, "le vrai défi c’est comment l’Etat va se réinventer ?" face à ces bouleversements, souligne le professeur Tanguy Struye.

Le risque c’est l’aggravation des tensions sociales, au sein de communautés de plus en plus polarisées et séparées les unes des autres, facilitées par "un contexte où l’information est organisée en silos". Avec des populations qui ont les outils pour "porter leur voix" et de "créer une cacophonie". L’enjeu pour les Etats est aussi de résister à la tentation de contrôle. "Les démocraties sont en plein recul, il y a de plus en plus de régimes autoritaires et une polarisation de plus en plus importante", analyse Tanguy Struye.

Les multiples crises – climatiques, économiques et sociales – vont pousser les individus à remettre en question le fonctionnement des pouvoirs. Il y a "un gap persistant entre ce que les gens réclament et ce que les Etats et les grandes entreprises peuvent fournir".

Les experts du Global Trends 2040 envisagent quatre scénarios pour le futur d’ici les 20 prochaines années. La plupart d’entre eux sont très clairement pessimistes. "L’objectif du rapport n’est pas de fournir des solutions", rappelle Tanguy Struye, "mais d'alerter".

Néanmoins, dans un contexte de grande connectivité mêlée à d’importantes rivalités, ce qui permettrait soit d’éviter le pire est sans conteste une plus grande coopération, face à "un monde contesté". 

Retrouver le rapport complet "Global trends 2040".

Télécharger "Globaux trends 2040"
Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK