Institut des sciences naturelles de Belgique: "Connaître les espèces qui peuplent notre planète, c'est ce qui nous permet de les garder en vie"

Pendant de nombreuses années, il a bourlingué aux quatre coins du monde. Il a éprouvé la moiteur de la forêt tropicale du Gabon, puis il s’est confronté à la bise des contreforts de l’Oural au Kazakhstan. Olivier Pauwels est taxonomiste. Il décrit, classifie et nomme les espèces vivantes.

Pour l’heure, il nous accueille au 7ème étage de l’Institut des sciences naturelles, dans son bureau, pour dévoiler tous les secrets de ses collections. Une centaine de bocaux où reposent des poissons, des serpents ou des grenouilles, remplissent la pièce jusque dans ses moindres recoins. Ils représentent une infime partie de son travail gargantuesque de conservateur qui, chaque jour, se penche sur de nouveaux spécimens à identifier et répertorier…

850 spécimens, à peine, sont exposés dans la Galerie Planète Vivante, une infime partie des collections de vertébrés et d’invertébrés conservés à l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique. En réalité avec ses 38 millions de spécimens, accumulés sur 200 ans, l’Institut possède une des collections les plus importantes du monde et d’Europe avec Paris et Londres.

Une course contre la montre pour protéger le vivant

Ces spécimens conservés dans des bocaux d’alcool ou sous forme naturalisée ont une valeur scientifique inestimable. Olivier Pauwels le sait et il est très fier aujourd’hui de gérer la collection de vertébrés de l’Institut. Mais il a aussi pleinement conscience de mener une course contre la montre : "Nous inventorions des espèces animales qui disparaissent au fur et à mesure du développement des sociétés humaines. Si une espèce n’est pas identifiée et nommée nous ne pouvons pas la protéger, l’ajouter à une liste d’espèces protégées. Connaître les espèces qui peuplent notre planète, c’est ce qui nous permet de les garder en vie dans la nature", insiste Olivier Pauwels.

Les zones les plus riches en diversité sont les zones tropicales encore très peu étudiées. Olivier Pauwels les a beaucoup parcourues : "On ne connaît encore qu’une fraction des espèces qui existent sur terre. Il y a encore du travail pour des décennies, pour autant que les milieux où ces espèces vivent soient préservés".

A la recherche de nouvelles espèces

Il travaille beaucoup avec des chercheurs gabonais, thaïlandais ou malaisiens qu’il accompagne sur le terrain. "La première partie de mon travail consiste à arpenter le terrain à la recherche de nouvelles espèces. Pour les trouver nous nous rendons dans des zones très particulières comme des grottes, des sommets de montagnes, des îles Le fait de décrire des espèces uniques dans des écosystèmes particuliers nous permet de lancer des programmes de sauvegarde. J’ai ainsi pu mettre en évidence des espèces endémiques de lézards et de grenouilles (n’existant nulle part ailleurs au monde) sur une montagne du Gabon qui est aujourd’hui protégée. C’est un lieu très précieux et je suis très heureux qu’il puisse être préservé". Des espèces endémiques uniques sont aussi un argument de poids pour l’écotourisme. Un parc se visite plus volontiers s’il abrite des espèces qui ne se trouvent nulle part ailleurs.

Au cours de ses nombreuses pérégrinations, Olivier Pauwels a aussi découvert un petit serpent endémique à Hong Kong. " C’est une île très densément habitée et pourtant nous y avons découvert une nouvelle espèce de serpent dans un des rares eco-systèmes persistants sur l’île. "

Trouver les espèces, c’est une chose, prouver qu’il s’agit bien d’une espèce nouvelle en est une autre. Cette partie du travail est la plus ardue et elle nécessite beaucoup plus de temps. Il s’écoule parfois plusieurs années avant qu’une espèce récoltée ne soit identifiée comme une espèce nouvelle. C’est en laboratoire que s’effectue le travail d’identification. S’agit-il bien d’une espèce nouvelle ? "Pour le savoir, nous répond Olivier Pauwels, il faut disposer d’une bibliothèque importante qui rassemble toutes les espèces déjà connues. Il faut une bonne connaissance de l’anatomie et de la diversité de ces groupes de vertébrés. Parfois, il faut se rendre dans un autre musée pour aller observer un spécimen assez semblable à celui que nous avons trouvé."

Connaître un spécimen, c’est aussi connaître ce qui l’habite

Beaucoup d’espèces décrites depuis longtemps sont encore très méconnues, selon notre taxonomiste. Il nous explique : "On ne connaît pas leur rôle dans l’écosystème, ce qu’elles mangent et qui elles mangent. Quand vous étudiez un spécimen, vous pouvez aujourd’hui identifier son ADN mais aussi ses parasites et ses virus."

Mieux connaître le vivant pour mieux prévenir les grandes épidémies, c’est aussi le rôle du taxonomiste qui travaille d’ailleurs, le plus souvent, en étroite collaboration avec des virologues. Aujourd’hui, nous savons que les rats sont les vecteurs de la bacille Yersinia pestis, la peste bubonique, et les puces présentes sur les rats, les transmettent à l’homme. La pandémie du coronavirus que nous subissons actuellement est aussi la conséquence, plus que probable, de la transmission du virus présent chez un animal, le pangolin, à l’homme.

Le virus Ebola, lui, s’est transmis des singes à l’homme, notamment, par la consommation de viandes de singe. Mais pas seulement. Aujourd’hui, des recherches plus récentes ont permis de déterminer la propagation du virus d’Ebola d’une région à l’autre du Congo par la migration des chauves-souris également porteuses d’Ebola.

Olivier Pauwels conclut : "Si nous avions mieux étudié la faune sauvage, nous aurions pu mieux comprendre les épidémies qui frappent les hommes. Nous ne sommes jamais qu’une espèce parmi beaucoup d’autres. Aujourd’hui, nous consommons toujours beaucoup d’espèces exotiques qui ne sont pas issues d’élevage. Consommer ces espèces, c’est prendre le risque de s’exposer à des pathogènes et des virus".

Des milliers de spécimens scannés et digitalisés en 3D

Depuis quatre ans, Olivier collabore très étroitement avec son collègue Jonathan Brecko. Ensemble, ils digitalisent les collections de vertébrés et d’invertébrés du musée. Scanner, c’est l’affaire de Jonathan : "En scannant, nous pouvons examiner l’intérieur des spécimens sans devoir les disséquer. J’ai déjà observé des choses étranges comme des serpents mangeant des serpents ou des grenouilles ingurgitant leur congénère !"

L’homme réalise un travail de fourmi. S’il a déjà scanné plusieurs milliers de spécimens, il lui reste encore du travail avec les 38 millions de spécimens des collections du musée.

Ces techniques de scan sont de plus en plus souvent utilisées par les musées pour numériser leur collection. Elles permettent aux spécialistes, de l’autre côté du monde, de ne pas devoir se déplacer pour examiner un spécimen rare. Avec le scan du spécimen et sa digitalisation, il peut tout observer, la forme, la taille, l’aspect externe et interne avec précision. Mieux encore, les spécimens ne doivent pas être envoyés partout dans le monde avec le risque de dégradation qu’on imagine.

La collection digitalisée est aussi accessible pour le grand public. Aujourd’hui, des collections invisibles du musée sont accessibles grâce à la digitalisation.

Enfant, Olivier Pauwels rêvait de découvrir de nouvelles espèces animales. Aujourd’hui, il a conscience de ne pas avoir trop d’une vie pour décrire les nouvelles espèces dont il a déjà connaissance.

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