Inondations : comment de nouveaux liens se sont créés entre Flamands et Wallons

Les inondations qui ont durement frappé la Wallonie n’ont laissé de marbre aucune des trois Régions du pays. L’aide apportée par la population flamande dès le début en est un bel exemple. Des particuliers ont spontanément porté secours et des groupes se sont créés. Ces bénévoles, venus de toutes les provinces flamandes, sont toujours actifs sur le terrain trois semaines après les intempéries.

"Je vais en Wallonie depuis toute petite"

C’est le cas de Lien De Leenheer, fondatrice de Frankly Speaking, une société de consultance pour les entreprises. Quand elle découvre les images des inondations le 14 juillet dernier, elle pense immédiatement à la meilleure manière de se rendre utile. Le lendemain, le 15 juillet, elle crée la plateforme #aidehulp147 dont l’objectif est de mettre en relation, via une plateforme sur internet, les demandes et les propositions d’aide.

"Je vis à Machelen-aan-de-Leie en Flandre orientale mais mes grands-parents sont originaires de Bomal", nous raconte Lien de Leenheer. "Je connais très bien ces villages inondés parce que j’y vais depuis que je suis toute petite. Je sais à quoi ressemblent ces rivières. Quand j’ai découvert les images des inondations à la télé, j’ai tout de suite compris que quelque chose d’important était en train de se produire et je me suis demandé comment je pouvais aider les victimes de ces inondations."

Les "oubliés" des inondations

"Lien a un cœur immense", nous confie Santa Bonano, l’une des victimes des intempéries qui ont durement touché la région. L’eau a envahi sa maison de Vaux-sous-Chèvremont. La structure de l’habitation n’a pas été touchée mais il a fallu vider et nettoyer la maison, et jeter tous les meubles du rez-de-chaussée.


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Santa Bonano et son mari Jean-Pierre se sont réfugiés à l’étage au plus fort des inondations : "Je suis restée trois jours chez moi à attendre, sans manger et sans boire. Mon neveu est militaire et venait secourir la population dans le coin. Ma sœur lui a demandé de nous porter secours. Quand il est arrivé avec les militaires, je ne l’ai pas reconnu immédiatement. Ils m’ont donné des bonbons et du Coca. Je n’avais même pas envie de manger".

"On était les oubliés de la rue" déclare Santa Bonano. C’est grâce à son voisin qu’elle entre en contact avec #aidehulp147 : "Lien est venue ici avec d’autres personnes. Elle nous a aidés toute une journée ; ça nous a apporté de la joie. Elle nous a sauvés alors que nous avions perdu beaucoup et que personne n’est venu voir si nous allions bien. Aujourd’hui, certaines personnes ont reçu une aide financière. Nous, rien. Je me sens perdue."

L’efficacité avant tout

Ignace Cloquet est, lui, Flamand mais vit à Wasseiges en province de Liège, à une vingtaine de kilomètres de la frontière linguistique. Il enseigne le néerlandais au Forem et mène en parallèle une activité de céramiste. "J’ai la fibre pour l’organisation humanitaire. J’ai participé à mon premier convoi humanitaire en Pologne… à douze ans. Bien d’autres projets ont suivi et lorsque j’ai vu les images des inondations, un réflexe est monté à ce moment-là".

J’ai géré ça calmement, en contenant l’émotion

Ignace Cloquet rejoint alors plusieurs groupes d’entraide qui se constituent sur les réseaux sociaux : "Je me suis affilié à des groupes sur Facebook en Wallonie. J’ai servi de relais avec des Flamands qui voulaient apporter leur aide. Tout s’est passé très vite et je voulais du concret. Je demandais aux donateurs ou aux sinistrés le nom et le téléphone d’une personne de contact".

Les jours qui ont suivi les inondations, le téléphone a chauffé. Ignace Cloquet recevait plus de cent SMS chaque jour. "Grâce à mon expérience de l’aide humanitaire, j’ai géré ça calmement, en contenant l’émotion. Je préfère privilégier l’efficacité à l’émotion même si c’est bien l’émotion qui a tout mis en route. Mais mon côté rationnel a pris le relais et c’était d’autant plus important que les besoins évoluaient très vite, changeaient d’une heure à l’autre."

"Les Flamands connaissent bien la Wallonie"

Il a fallu d’abord vider les maisons endommagées, nettoyer, organiser la distribution de repas, apporter de l’aide de première nécessité, des générateurs d’électricité. "L’aide était proposée par des Flamands mais aussi par beaucoup de Hollandais", conclut Ignace Cloquet. Lien De Leenheer d'#aidehulp147 pose le même constat, l’aide a dû constamment s’adapter aux besoins des sinistrés et c’est toujours le cas.

"Les Flamands qui m’ont contacté disaient tous la même chose : 'ça peut aussi nous arriver' ", se souvient Ignace Cloquet. "C’est notamment pour cette raison qu’ils se sont mobilisés mais aussi parce que beaucoup vont régulièrement en Wallonie. Les Flamands connaissent bien la Wallonie. Ils ont des affinités avec la région et avec ses habitants".

Une solidarité étonnante ?

Là encore, le constat est partagé par Lien De Leenheer. Elle renchérit : "Je ne suis pas du tout étonnée par cet élan de solidarité. Ce qui est arrivé en Wallonie dépasse toutes les considérations. Il faut y aller. Les sinistrés en revanche, étaient surpris que de nombreux aidants viennent de Flandre. J’ai souvent entendu ceci : 'on nous a toujours dit que les Flamands n’en avaient rien à faire des Wallons et, là, on voit de nos yeux que ce n’est pas vrai'. Ces paroles des victimes des inondations reflètent ce que je pense", nous confie Lien de Leenheer. "La majorité des Flamands aime se rendre en Wallonie et les Wallons en Flandre. Les responsables politiques qui veulent nous faire croire le contraire ont tout faux".


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La plateforme #aidehulp147 a déjà reçu près de 3500 offres d’aide. Elles émanent principalement de citoyens flamands (60%) mais des francophones (40%) y publient aussi leurs propositions. Au classement des villes qui ont formulé le plus d’offres, on trouve d’abord Bruxelles (17%), ensuite Anvers (10%), Gand (6%), Bruges (3%), Malines, Alost, Sint-Niklaas, etc.

"Les Flamands m’ont fait pleurer"

"Les Flamands m’ont fait pleurer", raconte par ailleurs un habitant du quartier La Brouck à Trooz, Jose Antonio Chacon Ruiz. "Quand j’étais enfant, à la fin des années septante après le putsch de Pinochet, mon père a aidé beaucoup de Chiliens venus se réfugier dans la région, notamment à La Brouck. Je devais avoir douze ans à l’époque. Je me suis souvenu de ça lorsque, le premier jour où on a pu entrer dans le village, après les inondations, j’ai vu arriver une dame du Limbourg accompagnée de deux Chiliens venus nous aider. J’ai craqué. Je leur ai expliqué pourquoi… On ne s’est plus lâché…"

Jose Antonio Chacon Ruiz a perdu sa maison. L'eau y atteignait 3,5 mètres. Tout le quartier a été particulièrement touché : "Quand les gens venus de Flandre se sont rendu compte de notre détresse, la machine s’est mise en route. Ils nous ont soutenus, contrairement aux autorités locales et à la Croix-Rouge".

La Croix Rouge critiquée

Même si les situations varient de village en village, voire de personnes en personnes, les critiques envers la Croix Rouge et les autorités se font jour à certains endroits. La manière dont elles ont géré la catastrophe ou la lenteur de leur intervention sont pointées du doigt. Le directeur général de la Croix Rouge de Belgique, Pierre Hublet, insiste, lui, sur le caractère exceptionnel de ces inondations, sur les difficultés d’accès et sur la présence des bénévoles de la Croix Rouge qui travaillent sans relâche depuis la mi-juillet, soit six cents personnes parmi lesquelles deux cents bénévoles envoyés quotidiennement par la Croix Rouge de Flandre.


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Les critiques vont parfois bon train sur les réseaux sociaux. Lien de Leenheer est plus mesurée : "Qu’il y ait de la désorganisation au début est normal. Je n’ai pas d’empathie pour les autorités wallonnes, voire pour la Croix Rouge qui a réagi trop tard mais beaucoup pour les bourgmestres et les gens sur place. La situation est très difficile à gérer et évolue d’heure en heure".

Travailler avec la société civile

"La leçon que je tire de ces inondations", nous explique Ignace Cloquet, "C’est que la société civile aura un rôle essentiel et irremplaçable à jouer dans les catastrophes futures. Prenez cet exemple : des centaines de pompes étaient nécessaires pour vider les caves. La population possède ces pompes et nombreux sont ceux qui sont partis sur place avec ce matériel. Idem avec les brouettes. Il y a tout un potentiel humain et matériel à exploiter. Il faudra prévoir de travailler avec la population dès le début lors des prochaines catastrophes de ce type, sur base des demandes des victimes."

Trois semaines après les intempéries, le soutien logistique et moral de ces donateurs reste précieux même si la fatigue se fait sentir. Ils s’interrogent sur l’avenir de leurs regroupements nés au lendemain des inondations et sur la nécessité ou non de les pérenniser.

Des nouveaux liens se sont créés entre le nord et le sud du pays, au détour de cette catastrophe naturelle. Les associations constatent désormais que les aidants Flamands ne veulent pas aider les "victimes des inondations en Wallonie". Non, désormais, leur aide est ciblée vers telle ou telle famille parce que des liens se sont créés.

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