Immunité collective ciblée: option réaliste ou stratégie meurtrière?

"Laisser circuler le Covid-19 librement dans la société n'est pas une option". Voilà ce qu'a déclaré l'Organisation Mondiale de la Santé cette semaine au sujet de la stratégie controversée de l'immunité collective. Des scientifiques du monde viennent d'appuyer ces propos, dans un article paru dans The LancetPour débattre de la question sur le plateau de CQFD: Jean-Christophe Goffard, directeur du service de médecine interne et responsable des unités Covid-19 à l'hôpital Erasme, et Pierre-François Laterre, chef de service de soins intensifs aux Cliniques Universitaires Saint-Luc. 

Confiner les groupes à risque...

Et favoriser l'immunité dans les autres

Pierre-François Laterre explique sa position: "dans l'attente d'un vaccin qui, on le sait, ne viendra pas tout de suite, on doit trouver des solutions. Confiner, reconfiner, c'est postposer le problème [...] La proposition est plutôt de dire: il faut absolument protéger les gens à risque - il y a énormément de contaminations transgénérationnelles ces dernières semaines - ces gens-là doivent être protégés".

"L'immunité collective telle que proposée par certains va avec un prix à payer: des décès en quantité importante avant d'atteindre 60 à 70% de gens infectés", poursuit le chef de service de soins intensifs aux Cliniques Universitaires Saint-Luc qui se montre favorable à une forme de confinement des personnes à risques jusqu'au vaccin, en favorisant parallèlement l'immunité dans les groupes plus jeunes, "dont on sait que le risque de faire des formes sévères du Covid -19 voire d'en mourir est très faible, voire nul", avance-t-il.

3,5% de la population à haut risque non identifiable

Jean-Christophe Goffard ne partage pas cette vision: "L'immunité collective, si on la laisse agir maintenant, c'est une sélection naturelle", explique le responsable des unités Covid-19 à l'hôpital Erasme. "C'est sélectionner les personnes à haut risque identifiable, soit les personnes âgées, obèses, hypertendues, mais aussi laisser mourir ceux qui sont à haut risque non identifiable, soit 3,5% de la population, selon une de nos dernières publications. Il y a aussi 10 à 15% de la population qui ont des problèmes d'auto-anticorps qui les rendent également à risque de faire des complications".

"Il y a ce concept de mortalité acceptable", poursuit-il, "et avec quel seuil? C'est évidemment une notion éthiquement très difficile à défendre, et d'autant moins qu'on est pas certain que l'immunité acquise sera durable et qu'elle va permettre de contrôler l'épidémie, au niveau de la Belgique ou du monde". En outre, "isoler les personnes à haut risque, c'est aussi les stigmatiser et les exclure de la société", estime-il.

Quelle mortalité acceptable?

Quelle immunité?

On ignore encore quelle immunité confère ce coronavirus qui peut réinfecter des personnes déjà contaminées, comme d’autres coronavirus saisonniers, mais on ne sait pas à quelle fréquence. "Les réinfections restent exceptionnelles et il est très important qu'on documente encore tout ça", observe Jean-Christophe Goffard, "c'est ce qui déterminera si on peut avoir une immunité à long terme. Ce virus est particulier, il altère l'immunité innée, contrairement aux autres coronavirus qui ont créé des pandémies. On ne connaît encore rien sur le long terme d'un virus qui n'est là que depuis un an".

"La durabilité de l'immunité pose effectivement problème", poursuit Pierre-François Laterre qui ajoue: "on voit un certain nombre de gens non pas se réinfecter mais dont le test PCR redevient positif trois mois plus tard quand ils ont été réexposés à des personnes positives. Il faut faire la part des choses entre réinfections et frottis positifs. Ce qui démontre qu'on navigue encore dans l'inconnu. Ce qui veut dire aussi que le vaccin peut poser problème", conclut-il.

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