Coronavirus : "Ils n'ont plus la force de se battre", immersion au cœur d'une maison de repos touchée par la maladie

C’est un lieu désormais coupé du monde. Depuis plusieurs semaines, les portes de la maison de repos "Le Christalain", à Jette, sont désespérément fermées. Plus personne ne peut y pénétrer, sauf le personnel soignant. Et exceptionnellement, notre équipe.

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Immersion exceptionnelle dans une maison de repos touchée par le coronavirus : "Ils n'ont plus la force de se battre" © Tous droits réservés

Pour garantir la sécurité, nous enfilons une combinaison quasi intégrale. Masque, gants, blouse. Tout notre matériel est désinfecté. Nous pouvons alors franchir les portes de ces couloirs isolés de tout. Derrière les portes des chambres, les résidents sont confinés 24 heures sur 24. Plus de repas dans les salles communes, plus d’activités, plus de visites des familles, plus de kiné, plus de balades dans le parc. Pas même de promenade dans les couloirs.

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Une prison dorée

"Ce qui nous manque, c’est l’air. On a beau ouvrir la fenêtre, on n’a pas d’air" décrit Arlette. "On peut juste faire le tour de notre chambre" sourit Yvonne. "On est enfermé dans une prison dorée" conclut Gabrielle. Le directeur fait tout pour maintenir les possibilités de s’évader. Cours de gymnastique virtuels, vidéoconférences avec les familles, lecture du journal par télévisions interposées. Mais rien ne remplace le contact humain.

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"J’ai l’âge de partir"

Chaque jour, le personnel soignant se réunit pour faire le point sur l’évolution de la situation. Un rituel redouté. Pour l’instant, 2 cas avérés de coronavirus, 2 décès, 10 suspicions. Les résidents sont inquiets, mais résignés. "J’ai l’âge de partir et mon mari aussi. Ce qui me fait peur, c’est que toute cette belle jeunesse s’en aille. Moi j’ai l’âge… mais pas eux" décrit Arlette, les yeux mouillés. "Mon mari a connu la guerre. C’était beaucoup plus dangereux. Mais ici, aussi, c’est dangereux. C’est plus insidieux. Ça vous frappe… Quand on pense à tous ceux qui perdent leurs proches… C’est pénible" ajoute-t-elle, la voix sanglotante.

"Il n’y a plus de motivation à rester en vie"

Les patients malades n’ont plus la force de se battre. "Leur seule force de vie, leur seul moyen de tenir le coup, c’était de voir leur famille, leurs petits enfants. Maintenant, il n’y a plus de motivation à rester en vie. Ils ne veulent plus se battre" déplore Steve Doyen, directeur de la maison de repos. "On se sent impuissant" explique Rahman, infirmier. "Il y a encore une semaine, ils allaient bien… puis tout se dégrade".

"C’est la première fois qu’on voit un cercueil entrer dans le home"

En deux semaines, deux personnes sont décédées avec une suspicion de coronavirus. Ils sont morts seuls. Sans pouvoir tenir la main de leur famille.

"C’est ça qui est le plus dur pour nous, personnel soignant. Lorsque la première patiente est décédée, ils ont amené le cercueil dans la maison de repos. Cela nous a choqués" s’émeut Shirley, infirmière en chef.

Ils ont scellé le cercueil, et son fils n’a pas pu voir son corps une dernière fois. Comment voulez-vous faire votre deuil ?"

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Immersion exceptionnelle dans une maison de repos touchée par le coronavirus : "Ils n'ont plus la force de se battre" © Tous droits réservés

Signe de la situation exceptionnelle, Médecins Sans Frontières investit les lieux, pour former le personnel aux mesures d’hygiène. "J’ai toujours travaillé à l’étranger, pour Ebola, pour le choléra ou dans des zones de conflit. C’est la première fois que je suis envoyée en Belgique, chez moi. C’est un poids émotionnel particulier" décrit Stéphanie Goublomme, coordinatrice du projet.


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Le spectre de l’épuisement

Une aide bien nécessaire pour rassurer le personnel. "Ce qui me fait peur, c’est que le nombre de cas augmente encore. Le personnel tombe malade petit à petit. Ce qui me fait peur, c’est qu’on ne puisse plus assurer la qualité des soins, par manque de matériel, manque de personnel" explique Shirley.

L’absentéisme atteint déjà 40%. "Le personnel est extraordinaire. Mais la maladie est là. Ce n’est pas facile de faire en sorte que tout le monde soit sur le front. Il nous faut des masques, des blouses jetables, des visières, mais surtout des bras" ajoute le directeur.

Pour l’instant, ce personnel va au front sans armes. Rahman distribue les repas aux patients infectés du Covid 19 avec un simple masque et une paire de gants. Pas de lunettes, pas de protection pour les chaussures. Il espère une seule chose : ne pas contaminer sa femme enceinte.

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Immersion exceptionnelle dans une maison de repos touchée par le coronavirus : "Ils n'ont plus la force de se battre" © Tous droits réservés

Le directeur se bat corps et âme pour avoir du matériel. Il a dû sonner à toutes les portes, faire appel à tous ses amis pour avoir un petit stock de masques, de gants, et bientôt des visières. "Heureusement qu’il y a cette solidarité".

Durant notre tournage, une citoyenne vient apporter soixante masques en tissus, cousus par des bénévoles. "C’est le plus beau cadeau" sourit Shirley. "Avec ça, on va peut-être pouvoir permettre aux résidents de faire ne serait-ce qu’un tour dans le couloir".

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Immersion exceptionnelle dans une maison de repos touchée par le coronavirus : "Ils n'ont plus la force de se battre" © Tous droits réservés

Cette solidarité, c’est le moteur de ces héros en blouse blanche, au bord de l’épuisement. C’est ce qui leur donne la force de mettre leur santé en péril pour prendre soin des aînés qui ont tant besoin de nous.

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