Immersion dans le marché de la drogue à Matonge

Dans certaines rues du quartier Matonge à Ixelles, ils sont plus d’une dizaine à dealer. Le marché de la drogue est leur gagne-pain quotidien et un marché florissant.

L’un deux accepte de témoigner : "Sans mentir, si t’es un gars motivé, tu peux faire 1000 à 1500 euros par jour. Parfois il y a tellement de clients que je stresse, trop c’est trop !".

La plupart ont grandi dans le quartier. Ils se sentent ici chez eux et les contrôles soutenus de la police n’y changent rien.

Un policier en uniforme aborde l’un des vendeurs : "Vous avez une carte d’identité sur vous ? Mettez-vous là ! Vous êtes consommateur de stupéfiants ?". L’interrogatoire se poursuit : "Monsieur, si je vous fouille, je préfère savoir si vous avez du cannabis sur vous". "Pas du tout !", rétorque le jeune.

"Je peux aller dans vos poches ?", "Vous pouvez fouiller tout ce que vous voulez, il n'y a rien du tout".

Le policier qui a procédé à la fouille explique qu’il est là pour "la vente d’herbes de ‘Provence’ pour laquelle le quartier est bien connu". Une opération spéciale ? "Mais non, on est toujours là pour ça."

Des contrôles quotidiens mais des peines qui ne dissuadent pas

Et les courtes peines de prison encourues ne les dissuadent apparemment pas : "Ce qui fait peur, c’est les peines à deux chiffres: nous ce qu’on fait c’est de six à un an, on ne peut pas avoir plus que ça", témoigne un revendeur de stupéfiants.

"Il y a certains policiers qui sont cool, on les considère comme des grands frères, on s’entend bien avec eux. On discute avec eux, ils font leur boulot". Les autres "sont là pour nous faire arrêter". "Quand ils sont là on arrête, une fois qu’ils partent on continue".  Les contrôles se multiplient mais des guetteurs sont toujours là pour éviter l’effet de surprise.

"Ecoutez monsieur, ça fait des heures que vous êtes là, maintenant stop ! Je sais parfaitement ce que vous faites là, maintenant je vous demande de bien vouloir quitter les lieux", demande un policier à un jeune. "Je vous le demande très gentiment, très poliment, s’il vous plait, vous quittez les lieux ! C’est toujours ici que ça se passe, moi je pète un câble !", raconte un policier démuni.

Des commerçants à bouts de nerfs

Les commerçants, eux-aussi, n’en peuvent plus. Cela fait des années déjà qu’ils se plaignent de la présence des dealers devant leur magasin. Gilles Rohaut est fleuriste dans le quartier, il raconte : "Avec la présence des dealers dans cette rue, j’ai perdu 40 à 50% de mon chiffre d’affaires, il y en a ras-le-bol".

Un ras-le-bol qui se généralise et qui se manifeste quand on entend les réactions des commerçants à l’issue de multiples réunions avec les autorités communales.

"La police le voit, tout le monde le voit, tout le monde le sait mais ça n’évolue pas… Ce qu'il faut, c'est la tolérance zéro", explique Sever Lockman, propriétaire de trois commerces dans Matonge.

Mohammed Ali Amriah est restaurateur dans le quartier et se sent également démuni : "Je lance un message aux politiques: trouvez une solution ! Faites que les gens ne vivent pas dans un climat de peur. Est-ce à nous de les chasser ?".

Certains commerçants se disent prêts à passer à l’acte et possèdent même leurs propres armes. La tension monte entre dealers et commerçants et la situation pourrait déraper à tout moment.

Une zone de non-droit à en devenir

Le marché de la drogue génère un climat d’insécurité: défense du territoire, toxicos en manque. Certains craignent que le quartier devienne une zone de non droit, surtout le soir et les weekends.

"Je pense que ce problème dépasse de loin nos frontières communales. Il va vraiment falloir qu’au niveau de la justice on travaille différemment pour ne pas laisser impunie cette forme de criminalité", explique Dominique Defourny, échevine MR du commerce à Ixelles.

Elle ajoute qu’"Il faut remotiver les personnes qui œuvrent pour arrêter ce commerce de drogues dans le quartier".

"Le trafic, c’est comme une mine, tant qu’on sait qu’il y a de l’or, on continue à aller le chercher malgré les risques"

Sur le terrain, les contrôles et les fouilles se poursuivent. Régulièrement des sachets, cachés chez les commerçants, sont retrouvés. Parfois, c’est dans une caisse de citron qu’un agent découvre la marchandise de l’un des revendeurs.

Les riverains demandent que la situation soit reprise en main afin que les lieux soient sécurisés et que ces jeunes dealers puissent être scolarisés. Ils demandent que des moyens soient mis en place pour lutter efficacement contre le phénomène.

De leur côté, certains jeunes dealers demandent à être aidés afin de trouver du travail et sortir de l’engrange : "Le trafic, c’est comme une mine, tant qu’on sait qu’il y a de l’or, on continue à aller le chercher malgré les risques".

Mais à chaque fois, les policiers à peine partis, les affaires reprennent. C’est comme une histoire sans fin: avec des jeunes dealers qui font leur beurre, des policiers de plus en plus désabusés et des commerçants au bord de la crise de nerf.

Martine Ernst avec Grégoire Ryckmans

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