Ils ont vécu mai 68 en Belgique: "Il faudra peut-être bientôt refaire un mai 68"

Ils ont vécu mai 68 en Belgique: "Il faudrait refaire un nouveau mai 68"
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Ils ont vécu mai 68 en Belgique: "Il faudrait refaire un nouveau mai 68" - © Tous droits réservés

Il a les cheveux longs, le sourcil levé, la bouche un peu moqueuse. Assis à même le sol dans un auditoire Janson plein à craquer, Willy Decourty a le regard qui survole l’objectif de l’appareil photo. En mai 1968, le jeune homme de 23 ans est un étudiant engagé. "J’étais de gauche, se souvient-il. J’étais affilié depuis peu aux étudiants socialistes."

Alors qu’il suit des études de philologie romanes, celui qui deviendra plus tard bourgmestre d’Ixelles est président du cercle de philo et lettres. "On ne faisait évidemment pas que de la politique. On faisait aussi du folklore, un peu de tout au niveau estudiantin", poursuit-il.

La révolte gronde à peine sur le campus de l’ULB quand Willy Decourty se met en route pour la France. "Dans le cadre de mes fonctions de président de l’association générale des étudiants, j’avais tenu à faire un séjour à Paris pour rencontrer des étudiants français." Car, chez nos voisins, tout a commencé en mars sur le campus de Nanterre.

Après avoir rencontré une poignée d’étudiants "dans un climat de terreur", il retourne à Bruxelles, la valise pleine d’idées révolutionnaires. "J'ai organisé à l'université une assemblée générale pour raconter mon entrevue. Je dirais que c'est un peu à partir de là que tout a démarré à Bruxelles", détaille-t-il, pas peu fier.

>>> Retrouvez davantage d'archives en rapport avec Mai-68 sur le site internet de la SONUMA.

En mai 1968, le conseil d'administration de l'ULB est contesté

Le 13 mai, début du mouvement

Mais le vrai coup d’envoi du Mai-68 de l’ULB sera lancé le 13 mai. Ce jour-là, Mélina Mercouri, artiste et femme politique grecque, donne une conférence à l’université bruxelloise. L’ambiance est tendue sur fond de dictature des colonels en Grèce. "Il y avait dans la salle des représentants anonymes de l'ambassade de Grèce. Il y a eu des bagarres à ce moment-là. A l'issue de la conférence de Mélina Mercouri, 200 ou 300 étudiants et professeurs sont restés et ont continué à débattre de la situation de l'université." C’est la première d’une longue série d'"assemblées libres."

Une semaine plus tard, le 21 mai, 175 professeurs décident de ne plus reconnaître l’autorité du Conseil d’Administration de l’ULB. Ils veulent que celui-ci soit remplacé par une instance démocratique, élue par les membres de l’université. A partir de là, "une bonne partie de l’assemblée s’est rendue dans le grand hall de l’université. C’est là que l’occupation a commencé".

Une "assemblée libre" démocratique... ou presque

Dans la fièvre du mois de mai, alors que les examens approchent, on rêve de renverser l’ordre établi. On refait le monde au cœur de l’assemblée libre, un lieu de discussion où la démocratie frise l’anarchie. "Cette assemblée, c’était tout et son contraire, sourit Willy Decourty. Il n’y avait pas, en principe, de chef. A chaque fois que l'assemblée se réunissait, il fallait élire une personne censée diriger les débats."

Et l’assemblée, aussi démocratique soit-elle, choisissait ses orateurs. Au point que "de temps en temps, elle a évacué l’une ou l’autre personne qu’elle estimait ne pas devoir être admise dans le cénacle".

Car tous les étudiants n’adhèrent pas à l’esprit du temps. Un service d’ordre est mis sur pied, les étudiants se tiennent prêts à repousser la police… ou "ceux qu'on appelait à l'époque les fachos" qui ne partagent pas les idées révolutionnaires. "Il y avait une forme de paranoïa qui régnait dans l'assemblée. La crainte de se faire attaquer. Il y a eu pendant quelques semaines deux ou trois bagarres", affirme l’ancien étudiant qui évoque "des tentatives d'envahir le grand hall par des jeunes d'extrême droite casqués, armés de gourdins et de boucliers".

Une crèche et une (grosse) facture de téléphone

L’ancien président de cercle pointe alors la faiblesse de cette assemblée : "On ne représentait personne. Les associations n’ont pas voulu envoyer de délégués pour négocier avec les autorités académiques. (Et ce) au nom du principe que chacun ne peut représenter que soi-même." Ici, pas de Daniel Cohn-Bendit aux cheveux flamboyants pour tenir tête à la police, ni de Jean-Paul Sartre pour dialoguer avec les étudiants.

En résumé, l’assemblée libre fut "un gros bordel", reconnaît Willy Decourty cinquante ans après. Dans l’université occupée, on installe même "une crèche et un service de presse". "Le service de presse a fait des contacts dans le monde entier, particulièrement avec Cuba. Quand les autorités académiques ont découvert la note de téléphone, ça n'a pas été triste. Ils ont fait couper les lignes parce que la contestation était portée très loin au-delà des mers."

Il n’empêche, la révolte étudiante a eu ses effets… au moins dans le monde académique. "Des négociations se sont nouées avec le conseil d'administration de l'époque. Il y a eu un mouvement de rencontre entre les facultés. C'est là que le moteur de l'université s'est remis en marche. (...) L'assemblée libre, parce qu'elle occupait les lieux, a été l'aiguillon qui a permis le changement à l'université."

Mai 68: une action contre "Villes Vacances" qui offrait des voyages dans la Grèce des Colonels

En Belgique, ça n'a pas pris

Et aujourd’hui, que reste-t-il de Mai-68 en Belgique ? Pas de convergence des luttes avec le monde ouvrier, pas de grèves massives… La Belgique n’est pas la France. "Ça n’a pas pris, lâche Willy Decourty. Je pense que la société n'a pas été touchée de manière directe. En Belgique, il y a eu des tentatives, notamment de membres de l'assemblée libre d'exporter le mouvement contestataire. Ils sont allés à la sortie des usines, et des supermarchés pour distribuer des tracts." Sans succès, ou presque. "Peut-être d'une manière moins forte qu'en France, ça a quand même contribué à marquer un peu les esprits."

Sans oublier les modifications au sein même de l’université. "L'ancienne mouture du conseil d'administration a été modifiée. On a ouvert le conseil à des extérieurs et à des représentants étudiants, assistants, professeurs", énumère-t-il. Les rapports entre enseignants et étudiants sont, eux aussi, modifiés. "Avant, les cours étaient très ex cathedra. Progressivement, on a vu un glissement vers une meilleure collaboration, de meilleurs échanges entre les étudiants et les professeurs. Ça s'est surtout traduit dans les années qui ont suivi."

Un nouveau Mai-68 ?

Cinquante ans après, la société a-t-elle encore à apprendre du mouvement de 1968 ? "Je pense qu'il faudra refaire un nouveau Mai-68, estime Willy Decourty qui pointe au passage un monde aseptisé où la moindre parole est susceptible d’allumer la polémique. "L'esprit de Mai-68, c'était surtout un élan extraordinaire de liberté. On est en train de glisser vers une société qui prône exactement l'inverse. C'est la pensée formatée, presque unique." Autant d’éléments qui plaident, selon lui, en faveur d’un nouveau Mai-68.

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