Ils ont vécu mai 68 en Belgique: à l'ULB, "on allait faire la révolution"

Ils ont vécu mai 68 en Belgique: à l'ULB, "on allait faire la révolution"
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Ils ont vécu mai 68 en Belgique: à l'ULB, "on allait faire la révolution" - © Tous droits réservés

Elle est au centre de la photo, les yeux mi-clos, un imperméable par dessus une robe à col Claudine. Nous sommes au début de l’année 1968. Claire Billen a 21 ans et effectue alors un voyage à Vienne avec ses camarades de l'Université Libre de Bruxelles. Cette "étudiante modèle", selon ses propres termes, est en troisième année d’histoire. "J’étais passionnée par mes études, se souvient-elle cinquante ans après. J'aimais énormément la vie universitaire. J'étais très bien à l'ULB."

Au même moment, en France, la colère gronde à l'université de Nanterre où la jeunesse rêve de renverser l'ordre établi. En Belgique, un début de contestation se lève aussi. Plus diffus. En mai, les étudiants sont en plein blocus. Même si la météo fait plutôt songer aux mois d'été (on a frôlé les 30° à Uccle, en avril de cette année-là), Claire est plongée dans ses cours. "C'était une période que j'aimais énormément. Ça permettait de replonger dans la matière, de se documenter à côté. C'était des moments intenses, mais finalement très agréables."

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Du côté de l'auditoire Janson, à Bruxelles, certains aimeraient bien aussi faire "leur" révolution. Sur fond de guerre au Vietnam, dans une Belgique "de papa" qui surfe sur les 30 Glorieuses, une "assemblée libre" se constitue. Le 22 mai, quelque 1200 étudiants de l'ULB se réunissent et prennent la décision d'occuper le campus. Ils installent leurs quartiers dans les bâtiments où se trouvent habituellement les services administratifs de l'ULB. 

Forte de son esprit militant opposé au conflit au Vietnam, l'étudiante en histoire se résout à lever les yeux de ses syllabus pour aller faire un tour du côté du campus. "Le fait qu'il se passe quelque chose dans mon université, ça m'interpellait et ça me dérangeait, raconte-t-elle aujourd'hui. Ça mettait en cause quelque chose que j'aimais beaucoup."

L'austère ULB est devenu au fil des jours un lieu où s'affichent slogans anti-capitalistes et portraits de Lénine. Claire Billen sourit : "Tout à coup, l'université était ouverte, remplie de monde. Toutes les facultés se mélangeaient (...). C'était très exaltant." Plus de lieux interdits, d'endroits tabous. On peut circuler d'un auditoire à l'autre, entrer dans les bureaux des professeurs...

On allait faire la révolution

Dans le grand hall de l'université, "un hall d'apparat auquel on n'avait absolument pas accès précédemment", des assemblées ont lieu tous les jours. Place à une "parole libérée", "un discours anarchisant" qui effraye la jeune étudiante... bien vite emportée par la foule. "Il y avait cette exaltation, cet enthousiasme et cette idée qu'on allait faire la révolution", lance-t-elle.

Mais cette "parole libérée" est-elle offerte à tout le monde ? Pas si sûr. Les photos de l'époque sont là pour en témoigner : le monde estudiantin est composé en majorité d'hommes. "On était minoritaires, reconnait Claire Billen qui sera plus tard la seule femme élue au premier conseil d'administration démocratisé de l'ULB. On n'était pas sur le devant de la scène. Il n'y avait presque pas de femmes qui prenaient la parole dans l'assemblée libre. Par contre, dans les facultés, à un échelon plus local, les femmes étaient très actives."

Au fil des semaines, il faut bien se rendre à l'évidence : la révolution tant espérée peine à dépasser les murs de l'université. Contrairement à la France, on ne verra pas en Belgique de convergence des luttes étudiantes et ouvrières. Claire Billen confirme : "Les tentatives de liaison avec le monde ouvrier étaient assez décevantes. Quelques ouvriers venaient parler à l'assemblée libre. Mais ils n'étaient pas hyper représentatifs et c'était un dialogue difficile."

Il n'empêche, dans les gradins du Janson, on lève le poing et on chante l'Internationale avec cette impression de "participer à des événements d'importance mondiale". Les résultats seront surtout visibles dans le monde universitaire, estime Claire Billen qui pointe des changements dans l'organisation de l'enseignement. "On s'est mis à réfléchir en profondeur sur ces questions. Avec bien entendu des échecs."

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Et puis il y a les droits des femmes qui ont connu une évolution significative. "C'est au niveau de la libération des femmes et de l'accroissement des droits des femmes que les conséquences ont été les plus profondes, les plus durables et les plus remarquables (...). Dans le domaine du travail, de la procréation, de la liberté sur leur corps. Je pense que 68 a été déterminant à ce propos", conclut l'historienne.

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