"Ils nous parlent comme à des chiens", le rapport de Human Rights Watch sur les contrôles de police abusifs en France

"Ils nous parlent comme à des chiens", lorsque Human Rights Watch se penche sur les contrôles de police abusifs en France
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"Ils nous parlent comme à des chiens", lorsque Human Rights Watch se penche sur les contrôles de police abusifs en France - © Jose Maria Hernandez / EyeEm - Getty Images/EyeEm

"La première fois que je me suis fait contrôler, j’avais dix ans. La dernière fois, c’était il y a trois jours". Ces paroles sont celles de Valoua, Parisien de 23 ans.

Comme lui, des dizaines d’autres jeunes ont été interrogés par l’ONG Human Rights Watch. Comme lui, ces autres jeunes ont souffert du "délit de sale gueule" ou "contrôle au faciès". Des témoignages présents dans l’étude "Ils nous parlent comme à des chiens" sur les contrôles abusifs de police en France publiée ce jeudi par l'ONG. 

On a six négrillons

Parmi les récits recueillis, celui d’Oumar, 14 ans : " J’ai été contrôlé une fois, cette année. C’était avant le ramadan. Ma mère m’avait envoyé acheter du pain. Je marchais dans l’allée et la police m’a attrapé. Ils m’ont empoigné, poussé contre le mur et fouillé. Ils m’ont mis la main dans la poche et ont sorti les 5 euros. ‘C’est quoi, ces 5 euros ?’ Je me suis mis à pleurer […]. C’était une équipe de trois, ils essayaient d’attraper quelqu’un. Après ça, je ne suis pas allé acheter le pain, j’avais peur". Suite à cet épisode, son père est allé à la police, mais ceux-ci ont nié avoir été incorrects.

Et puis il y a Gadi, jeune Parisien de 15 ans, contrôlé, avec ses amis, après une partie de football : " J’ai entendu un des policiers dire dans son talkie-walkie : ‘On a six négrillons.’ Un autre jour, un policier m’a dit : ‘Arrête-toi, petit négro.’ Ça me dérange. Il n’y a rien de physique, mais c’est la façon dont ils nous parlent, sans qu’on ne sache jamais pourquoi."

La police en question

Car selon l’ONG internationale, la police française use et abuse de ses larges pouvoirs de contrôle et de fouille à l’encontre de certains jeunes choisis sur des critères ethniques. Les "Arabes et les Noirs" feraient en effet plus régulièrement l’objet de contrôles même en l’absence de signe ou de preuve d’infraction à la loi.


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Des " contrôles d’identité " qui s’accompagnent souvent de fouilles intrusives des sacs et des téléphones portables, ainsi que de palpations corporelles humiliantes, même chez des enfants, parfois âgés de dix ans seulement.

Dabir, un adolescent de 15 ans vivant dans le 11e arrondissement de Paris, s’est fait contrôler en avril 2018 : "C’était après les cours, on était en groupe, on était dix, il y avait des Noirs, des Arabes et un Blanc. On marchait vers le [supermarché] Franprix. Une voiture de police est arrivée, les policiers sont descendus et sont venus vers nous. Ils ont touché les poches de tout le monde, sauf du [garçon] blanc. Ils nous ont tous contrôlés sauf lui. Ils ont vérifié si notre téléphone était volé ou non. Ils nous demandent de l’allumer et de mettre le code. Ils nous ont demandé notre âge."

Un problème qui n’est pas neuf

Les contrôles d’identité abusifs et discriminatoires existent depuis longtemps en France et à travers le monde souligne l’ONG. La colère latente face aux abus policiers, notamment lors de contrôles d’identité musclés, a joué un rôle dans les émeutes urbaines de 2005 chez nos voisins français et encore tout récemment aux Etats-Unis après la mort par étouffement de George Floyd.

Les éléments statistiques rassemblés par des chercheurs en sciences sociales et des organisations non gouvernementales indiquent qu’en France les jeunes Noirs et Arabes, ou perçus comme tels, vivant dans des quartiers économiquement défavorisés, sont la cible de ce type de contrôles à une fréquence particulièrement élevée.

Moyen brutal d’exercer l’autorité

Dans ces quartiers défavorisés, où les personnes d’origine immigrée représentent une part significative de la population, Human Rights Watch estime en outre que la police se sert des contrôles d’identité comme d’un moyen brutal d’exercer son autorité. Le rôle "préventif" de ces contrôles d’identité pour identifier et éviter les comportements illicites est également fortement mis en doute.

Au contraire, les témoignages recueillis dans le cadre de cette enquête semblent apporter la preuve que les contrôles d’identité accentuent le profond fossé entre la police et la population.

La crise du coronavirus n’a rien changé, au contraire

Avec la pandémie de Covid-19, les choses ne semblent pas s’être améliorées. De nombreux témoignages soulignent que les contrôles de police liés à l’application des mesures de confinement mises en place mi-mars 2020 ont eu tendance à cibler particulièrement les minorités des quartiers défavorisés.

Lors des dix premiers jours du confinement, des vidéos ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux et d’autres médias, montrant des contrôles de police qui semblaient abusifs, violents et discriminatoires.

Fin avril, les statistiques du gouvernement ont d’ailleurs montré que la police avait effectué en Seine-Saint-Denis, le département le plus pauvre de France métropolitaine, un nombre de contrôles s’élevant à plus du double de la moyenne nationale, et que 17% des personnes contrôlées avaient été verbalisées, près du triple de la moyenne nationale.

Hollande pointé du doigt

Alors qu’il avait promis de s’attaquer au profilage ethnique s’il était élu, le précédent président français, François Hollande, ne semble pas avoir respecté sa promesse souligne Human Rights Watch. Quant à son successeur, Emmanuel Macron il ne s’est même pas emparé de la question regrette l’ONG.

Deux constats qui montrent bien la tension qui règne en France entre les autorités et la population française. La police a été sévèrement critiquée, notamment par Human Rights Watch, pour son usage excessif de la force contre des personnes ayant participé aux manifestations des " gilets jaunes " en 2018.

Et les manifestations de 2019-2020 contre la réforme des retraites ont vu s’exprimer la colère de citoyens contre la police. Des décès lors d’interpellations ont attiré l’attention du pays sur des techniques policières telles que le plaquage ventral, qui consiste à forcer quelqu’un à rester couché sur le ventre tout en lui appliquant une pression sur le torse. 

De leur côté, les syndicats policiers se plaignent d’une pression incessante, de ressources insuffisantes et de critiques injustes. 94 policiers se seraient suicidés en 2018-19.

Rancœur tenace et grandissante

Au cours de cette recherche, Human Rights Watch a mis en lumière la rancœur ressentie par les personnes interrogées face à ce qu’ils considèrent comme un harcèlement et une humiliation ciblés de la part de la police. Le constat n’est pas neuf, puisqu’en 2011 déjà l’ONG soulignait cet aspect inquiétant.

En près de dix ans, l’incapacité des autorités françaises à juguler les pouvoirs policiers de contrôle et de fouille (en dépit des preuves claires du préjudice infligé et des critiques émises par le Défenseur des droits et d’autres) combinée à la perception que l’usage excessif de la force lors des manifestations reste impuni, semble avoir renforcé le ressentiment et le fatalisme au sein des minorités

La cohésion sociale à risque

La fracture entre la population et les forces de l’ordre ne fait que rendre les quartiers moins sûrs pour toutes et tous conclut l’ONG. Car une police qui n’inspire pas confiance sera d’autant moins efficace.

Et la discrimination fondée sur l’origine ou l’appartenance ethnique est néfaste pour les individus autant que pour la cohésion sociale, martèle Human Rights Watch qui demande à l’État français d’engager de toute urgence des réformes portant sur les pouvoirs policiers.

Peu de progrès dans le temps

En 2012 déjà, Human Rights Watch avait publié "La base de l’humiliation : Les contrôles d’identité abusifs en France". Huit ans plus tard donc, l’ONG revient à la charge avec un nouveau rapport, basé cette fois sur 91 interviews. Parmi les personnes rencontrées, 48 étaient des enfants et adolescents, 43 des adultes, jeunes pour la plupart. Un rapport qui fait le bilan des améliorations mais souligne l’absence de progrès en matière de réforme des pratiques policières abusives.

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