Il y a 50 ans: l'incroyable histoire de Kathrine Switzer, la première marathonienne

50 ans après, l'athlète a couru à nouveau le marathon de Boston
50 ans après, l'athlète a couru à nouveau le marathon de Boston - © DARREN MCCOLLESTER - AFP

Ce 18 avril, nous sommes à la veille du cinquantième anniversaire d'un événement important de l'histoire du sport mais également de l'histoire de la lutte pour l'égalité des sexes. Un événement qui a pourtant toutes les chances de passer inaperçu tant cette époque nous paraît lointaine et cet événement, c’est la première fois qu’une femme a couru, officiellement, à un marathon.

Il faut bien préciser "officiellement" parce qu’avant elle, il y avait eu des femmes qui avaient parcouru la distance, mais c’était soit hors compétition, soit durant les compétitions, mais sans dossard. Tandis que là, le 19 avril 1967, donc il y a tout juste un demi-siècle, une femme a bouclé le marathon de Boston. Elle s’appelait Kathrine Switzer, et restera donc la première femme officiellement marathonienne de l’histoire.

50 ans, c’est à la fois loin et proche à la fois. Pourquoi les femmes ne couraient-elles pas à l’époque ?

Parce que c’était interdit: beaucoup de courses ont prohibé la participation féminine. Et surtout, c’était contraire aux bonnes mœurs, c’était impensable, inimaginable. Dans l’esprit de l’époque, le sport féminin liguait un grand nombre de personnes contre lui, à commencer par le baron Pierre de Coubertin lui-même.

Le rénovateur des Jeux qui, à la fin du XIXe siècle, avait déclaré exactement ceci: "Une Olympiade femelle (ce sont les termes de l’époque, ndlr) serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte". Voilà son idée du sport féminin. Quoiqu’il faut faire une distinction tout de même, ce n’était pas véritablement le sport qu’il ciblait, mais la compétition féminine. Il était très hostile à l’idée que les femmes fassent de la compétition. Et puis dans les années 60, on aurait peut-être pu ajouter un adjectif supplémentaire à cette liste, cela aurait été "inadapté".

On pensait que le sport était inadapté à la physiologie féminine, ou l’inverse, que les femmes n’étaient pas faites pour faire du sport et que pour elles le sport serait dangereux, qu’il les masculiniserait, on disait même qu’il rendait la voix rauque, qu’il donnait de l’acné et qu’il faisait pousser des poils au menton.

Il fallait beaucoup d’aplomb, beaucoup d’assurance pour oser contrarier l'esprit de l’époque

C’est ce qui se disait dans les années 60, et on le disait aussi en partie parce qu’on avait l’exemple de sportifs qui effectivement étaient très virils mais il aurait fallu incriminer le dopage de l’époque, qui était un dopage aux stéroïdes anabolisants donc des molécules qui imitent l’hormone mâle, et donc de ce fait là, oui, qui provoquent cette virilisation, pas du tout le sport en tant que tel.

Donc on a fait un très mauvais procès au sport et il fallait beaucoup d’aplomb, beaucoup d’assurance pour oser contrarier cet esprit de l’époque.

Or il se trouve que Kathrine Switzer, donc cette jeune Américaine de 20 ans tout juste à l'époque, ne manquait pas d’aplomb et d’assurance et qu'elle s’est dès lors inscrite dans la course. Aujourd’hui, malheureusement, son nom ne dit pas grand-chose peut-être en dehors de la communauté des coureurs à pied, mais selon notre chroniqueur Gilles Goetghebuer, "elle devrait être vénérée au même titre que d’autres personnalités qui ont fait l’histoire du féminisme, comme Olympe de Gouges, comme Louise Weiss ou d’autres encore. Disons qu’elle, elle s’est battue pour que les femmes aient la possibilité de courir".

Pour l'empêcher de courir, l'organisateur lui saute dessus et tente de la mettre hors course mais...

Et son histoire est plus qu'intéressante.

Donc elle s’est inscrite au marathon de Boston sous ces initiales, ce qui fait qu’on ne pouvait pas deviner que c’était une fille. Elle part et ce jour-là il faisait assez mauvais, donc tout le monde est emmitouflé dans des survêtements, on ne distingue pas exactement le fait que c’est la seule fille dans la course. Et puis, au fil des kilomètres, comme toujours, on s’échauffe, on se déshabille, et là il apparaît qu’effectivement il y a une femme dans la course. Au quatrième mile, donc vers le sixième kilomètre, il y a un car avec les journalistes et l’organisateur de la course qui dépasse le peloton et qui dépasse Kathrine Switzer en train de courir. Et il y a un des journalistes qui interpelle l’organisateur, qui s’appelle Jock Semple, et qui lui fait: "Hé Jock, il y a une femme dans ta course".

Pour cet organisateur, c’est une indignité, il saute de la plateforme, il essaye de ceinturer Kathrine Switzer, de lui arracher son dossard pour la mettre hors course. Il se trouve que Kathrine Switzer, ce jour-là, était accompagnée de son copain de l’époque, un certain Tom Miller, qui était footballeur américain. Et donc c’est Jock Semple qui finalement a été expulsé de la course d’un solide coup d’épaule et envoyé dans les voitures.

Kathrine Switzer a pu poursuivre son chemin, dans l’état psychologique que vous imaginez, mais elle a quand même réussi à terminer la course en 4 heures et 20 minutes. Voilà donc ce qu’il s’est passé il y a 50 ans. Et ce qui est amusant, c’est qu’elle l'a refait, 50 ans plus tard — elle a 70 ans aujourd’hui — cette fameuse course. On vient d'aller vérifier, elle a terminé, elle a fait un temps tout juste supérieur à celui qu’elle avait fait il y a 50 ans, c’était 4 heures et 20 minutes donc, cette fois elle a terminé en quelques minutes de plus.

Mais donc elle a réédité cet exploit pour fêter ce cinquantième anniversaire. Le marathon de Boston, c’était ce week-end. Et depuis 50 ans grâce à l'audace opiniâtre de Kathrine Switzer, les femmes y prennent part. Et sans risquer d'être ceinturées par l'organisateur. 

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