Il y a 40 ans: le scandale des avions renifleurs et le décor du Château de Rivieren à Ganshoren

L'article du Canard enchaîné qui révèle le scandale en 1983.
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L'article du Canard enchaîné qui révèle le scandale en 1983. - © Le Canard Enchaîné

28 mai 1976, le jour où démarre en France le scandale des avions renifleurs! Cette affaire politico-financière, qui n'a été révélée par le "Canard Enchaîné" qu'en 1983 a fait trembler les plus hautes personnalités de l'Etat.

Il y a 40 ans, un réparateur de télévision italien, Aldo Bonassoli et son bailleur de fonds belge l'ingénieur Alain de Villegas parviennent à signer un contrat avec Elf, entreprise publique, leur permettant de tester une invention révolutionnaire: l'appareil qui analyse la composition des sols depuis les airs, sans devoir procéder à des forages.

Un milliard de francs français engloutis

En plein milieu des années 70, le monde tente de sortir du choc pétrolier. Cette invention aussi surprenante qu'inespérée permettrait à la France de trouver du pétrole à moindre coût et de gagner une certaine indépendance énergétique.

Le 28 mai 1976, donc, Bonassoli et Villegas signent un premier contrat pour le perfectionnement et le développement de leur radar. Montant: 400 millions de francs français (270 millions d'euros). Comment le duo est-il parvenu à convaincre Elf et son actionnaire, l'Etat? Par le truchement d'un intermédiaire avocat, Jean Violet, ex-agent des services secrets (SDECE), l'ancien président du Conseil Antoine Pinay et l'un des patrons de l'Union des banques suisses (UBS) Philippe de Weck.

L'équipe fait même succomber le Premier ministre Raymond Barre et le président de la République Valéry Giscard d'Estaing, qui avalisent la décision.

Lors des premiers essais menés avant la conclusion du contrat, les inventeurs réussissent à faire illusion. Un avion est équipé de l'appareil et survole la rade de Brest.

Les ingénieurs d'Elf connaissent la présence des gisements mais il s'agit de tester la fiabilité du renifleur et la crédibilité des sous-traitants. Bingo: les gisements sont trouvés. Mais Elf ignore à ce moment que Bonassoli et Villegas avaient pu obtenir les relevés via des sources internes. Lorsque des doutes sont émis par les spécialistes, Bonassoli et Villegas menacent de vendre leur invention aux Américains ou à un pays du Golfe.

 

Le château de Rivieren à Bruxelles

Elf et les politiques n'y voient que du feu et continuent à financer les apprentis chercheurs. Plusieurs contrats seront signés pour un montant total d'un milliard de francs. Bonassoli et Villegas effectuent leurs recherches à Bruxelles, dans le Château de Rivieren (Ganshoren). C'est une propriété de Villegas, un château qui accueille les deux férus de science avides de notoriété et d'argent. Le budget alloué aux chercheurs servira à rénover la bâtisse et à engager du personnel.

En 1977, le canular commence à s'effriter. Bonassoli et Villegas disent avoir détecté du pétrole en Afrique du Sud. Elf lance les forages mais les sous-sols ne regorgent que de basalte. Les forages sont des foirages. La perte s'élève à 100 millions de francs. Mais pour Bonassoli, il y a une explication: il fallait forer plus profond encore. Autre couac qui met la puce à l'oreille des observateurs: en survolant les océans, les avions parvenaient même à détecter des sous-marins nucléaires réputés indétectables. Suite à cette découverte, de hauts gradés qui ne veulent pas ouvrir les yeux classeront l'invention "secret défense".

En 1979, c'est un physicien, Jules Horowitz, du Commissariat à l'énergie atomique, qui dévoilera définitivement la supercherie. Bonassoli utilisait un écran pour faire apparaître le résultat de ses recherches. Lors d'une présentation, il effectuait systématiquement le test de la règle placée derrière un mur. Il fait de même face à Jules Horowitz. Sauf que ce dernier a remplacé la règle droite par une règle préalablement cassée. Sur l'écran, la règle - une photo déjà glissée dans l'appareil - apparaît droite. Scandale! Pour les gisements, Bonassoli procédait de la même manière, en introduisant dans son écran des cartographies peintes préalablement.

Le Premier ministre Raymond Barre pointé du doigt

En juillet 1979, les nouveaux patrons d'Elf, lassés, rompent le contrat. Quelque 500 millions de francs parviennent à être récupérés. Pas le reste qui aurait transité par les comptes d'une société basée au Panama. L'argent serait au final tombé entre les mains de Philippe de Weck et Jean Violet et aurait servi à financer des milieux conservateurs. Les deux inventeurs n'auraient vu qu'une infime partie des millions versés par la France.

Quand le scandale est rendu public le 21 décembre 1983 par Pierre Péan, journaliste au "Canard enchaîné", tous les regards se tournent vers l'ancien président Giscard d'Estaing, qui a assisté à une démonstration des avions renifleurs, et son premier ministre Barre. Face à l'énormité de l'escroquerie, une Commission d'enquête parlementaire sera mise en place. Le rapport final de cette commission dédouanera l'ancien président mais tancera Raymond Barre. Il est accusé d'avoir cherché à étouffer l'affaire en détruisant un rapport de la Cour des Comptes qui a analysé toute l'opération financière.

Quant aux inventeurs, ils finiront ruinés. Villegas est décédé, Bonassoli est redevenu réparateur de téléviseurs. Le château comtal de Rivieren, lui, est toujours là, entouré de son étang. Repris par une société privée, il est loué dans le cadre de séminaires ou de mariages. Le château, érigé au 13e siècle, est classé depuis 1983.

 

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