Il y a 30 ans, un homme exprimait sa haine des femmes en tuant 14 étudiantes à Montréal

Chrystia Freeland, alors ministre des Affaires étrangères du Canada, dépose une rose blanche sur le mémorial aux victimes de la fusillade de l'école polytechnique de Montréal, le 22 septembre 2018.
Chrystia Freeland, alors ministre des Affaires étrangères du Canada, dépose une rose blanche sur le mémorial aux victimes de la fusillade de l'école polytechnique de Montréal, le 22 septembre 2018. - © MARTIN OUELLET-DIOTTE - AFP

Montréal, 6 décembre 1989, fin d’après-midi. Un homme entre, arme à la main, dans les locaux de l’école polytechnique de Montréal. Il tire. Plusieurs fois. Ce jour-là, les victimes s’appellent Geneviève, Nathalie, Barbara, Anne-Marie, Maryse… Toutes des femmes, jeunes, entre 20 et 25 ans. Cette fusillade, qu’on ne pensait voir qu’aux Etats-Unis, tuera 14 femmes et fera 14 blessés (10 femmes et 4 hommes). Ce drame, survenu il y a exactement trente ans, est la tuerie de masse la plus meurtrière de toute l’histoire du Canada, comme le rappelait Slate.fr en 2017.

L’auteur des coups de feu s’appelle Marc Lépine. Avant de se rendre à l’école polytechnique avec sa carabine Ruger 10/22, il a rédigé une lettre. Ce texte ne laisse aucun doute sur ses intentions. "J’ai décidé d’envoyer Ad Patres les féministes qui m’ont toujours gâché la vie", écrit-il. "Les féministes ont toujours eu le dont de me faire rager. Elles veulent conserver les avantages des femmes (ex. assurances moins cher, congé de maternité prolongé précédé d’un retrait préventif, etc.) tout en s’accaparant de ceux des hommes."

Vous n’êtes toutes qu’un tas de féministes

C’est dans cet état d’esprit mortifère que Marc Lépine a pris la direction de l'école d'ingénieurs montréalaise. Il est entré dans un auditoire où se trouvait une soixantaine d’étudiants. Il a demandé aux personnes présentes de se séparer en deux groupes. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Face aux étudiants incrédules, le tueur lance : "Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures. Vous n’êtes toutes qu’un tas de féministes, je hais les féministes."

Marc Lépine parcourt les couloirs de l’école, la cafétéria, des salles de classe… A chaque fois qu’il voit une femme, il ouvre le feu. Jusqu’à arriver presque à court de munitions. L’une de ses dernières balles, elle sera pour lui. Il se suicide d’un tir dans la tête. La tuerie aura duré au total une vingtaine de minutes. Les téléspectateurs belges n’en entendront parler que brièvement. Le 7 décembre 1989, la RTBF est en grève. Et le journal télévisé a des allures de journal parlé, comme on peut le voir dans la vidéo ci-dessous.

L’attaque marquera la société canadienne à jamais et inspirera le film "Polytechnique" du réalisateur Denis Villeneuve. Mais, comme le note Radio-Canada ce 6 décembre, il aura fallu attendre 30 ans pour que la fusillade soit officiellement qualifiée d'"attentat antiféministe". Une plaque commémorative située près de l’Université de Montréal parlait jusqu’ici d’une "tragédie" sans préciser que les victimes étaient des femmes.

"Une tragédie, c’est un drame. C’est, par exemple, lorsque quelqu’un meurt trop jeune dans un accident de voiture. Il n’y a pas d’intention dans une tragédie, c’est un accident. Un attentat suppose un acte volontaire et une dimension politique. C’est le propre des attentats terroristes de causer un traumatisme collectif", déclare Mélissa Blais, chercheuse du Réseau québécois en études féministes, citée par nos confrères de La Presse

Héros de certains masculinistes

Le tueur de l’école polytechnique a ses admirateurs. Un article publié en 2009 sur le site internet de La Presse rapporte ainsi que "des disciples de Marc Lépine" ont proféré des menaces envers le belge Patric Jean, auteur du documentaire "La domination masculine". Le réalisateur avait été contraint d'annuler son voyage au Québec, où il devait présenter son film. 

Un an plus tard, en 2010, un homme est passé devant la justice pour avoir fait l’apologie du tueur de Polytechnique sur différents blogs. Il s’était défendu en disant que ses propos relevaient de "l’humour", rapporte Radio-Canada. Hasard du calendrier, la police de Montréal annonce ce vendredi que le même individu a été arrêté et a comparu devant la justice "pour répondre à des accusations d'avoir fomenté la haine envers les femmes" sur internet.

Sur la toile, le nom de Marc Lépine est parfois cité en exemple par les Incels (pour "INvoluntary CELibate"). Ces "célibataires involontaires" passent parfois à l’acte, comme ce fut le cas en 2018 de Alek Minassian. Le 23 avril de cette année-là, il tue neuf personnes et fait seize blessés au volant d’une camionnette dans les rues de Toronto. L’homme revendiquait son statut d’Incel et avait écrit sur Facebook qu’il comptait "renverser tous les 'Chads' et les 'Stacys'" (deux termes qui désignent, l’un les hommes, l’autre les femmes, au physique avantageux).

"C’est clair que Marc Lépine demeure une figure centrale très importante dans différents forums", affirme Annvor S. Vestrhei, étudiante à l’Université du Québec à Montréal qui prépare un mémoire sur les incels, sur le site du journal Metro.

"Les autorités, tant canadiennes qu’américaines, qualifient [les incels] de 'loups solitaires', mais les criminologues et les sociologues tirent la sonnette d’alarme concernant ce mouvement et d’autres sous-cultures qui encouragent la violence extrême", notait début 2019 une enquête sur les Incels diffusée dans l’émission canadienne "The Fifth Estate".

►►► À lire aussi : mais qui sont ces "Incels", "célibataires involontaires" ? (Archive 2018)

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