"Il lui fallait ses deux verres d'alcool avant de commencer ses opérations": plus d'un médecin sur six boit trop

Les médecins spécialistes boivent près de deux fois plus que le reste des citoyens. Les gynécologues, les anesthésistes et les chirurgiens sont parmi les plus touchés. Ils sont pourtant bien au courant des dégâts causés par l'alcool mais le stress, la charge émotionnelle, la recherche de la performance pour être plus rentables les poussent parfois à boire. Un sujet tabou dont on ne parle ni dans les blocs opératoires, ni dans les couloirs mais qui existe bel et bien.   

Nous rencontrons un anesthésiste à la retraite, aujourd'hui, il ne boit plus que de l'eau. Pourtant, au début de sa carrière, Il était, ce qu'on appelle un bon buveur, et a fini par sombrer dans l'alcoolisme. Il témoigne : "C'est une mauvaise gestion de ses émotions (...).  Le problème des hôpitaux, c'est que une fois que vous tombez dans un milieu où émotionnellement vous ne savez plus gérer, la maladie alcoolique est déjà pratiquement installée mais vous ne vous en rendez pas compte puis les circonstances font que vous buvez de plus en plus".

Et apparemment, à l'époque, il n'est pas le seul dans sa profession à vivre pareille situation. Sans langue de bois, il poursuit : "J'ai connu un chirurgien vasculaire cardiaque, il lui fallait ses deux verres d'alcool avant de commencer toutes ses opérations. Et c'était le brancardier qui ravitaillait en whisky (...). Il fallait ça pour le stabiliser. On n'a jamais mesuré ses capacités, sans et avec alcool. Il ne s'est jamais vraiment planté et quand il se sentait mal, c'était l'assistant qui reprenait". 
 

Médecin, une profession très exposée à l'alcool 


L'alcool à l'hôpital, c'est un sujet plus que sensible surtout dans ces métiers très exposés. Anne-Cécile Huwart a mené l'enquête pendant plusieurs mois dans les hôpitaux et elle y a rencontré certains de ces professionnels qui trinquent. "Ce sont des  personnes qui gèrent de l'humain, des situations très difficiles, des personnes qui ne vont pas bien puisqu'elles sont à l'hôpital. Ils doivent gérer tout cela dans un contexte de management qui, lui, n'est justement pas toujours très humain. Ils sont donc un peu pris en tenaille entre les demandes de performance, de réduction des coûts et des patients qu'ils doivent traiter".  

Nous prenons rendez-vous avec un autre médecin, urgentiste cette fois, il nous explique comment il été victime de ces conditions de travail très exigeantes : "Les journées commençaient à 7 heures et finissaient à 22 heures. Alors le soir, on expérimente un petit verre puis deux, puis les périodes de rencontres avec l'alcool deviennent de plus en plus solides et dures. En 2012, un événement a fait que je me suis dit non. Celui de prendre ma voiture un soir à une extrémité de la ville et rentrer chez moi et ne plus se rappeler par où on est passé".

18% des médecins et spécialistes boivent trop

Des chercheurs de l'Université d'Anvers ont interrogé 1500 médecins et spécialistes à travers tout le pays et les résultats ont de quoi interpeller. 18% d'entre eux ont une consommation d'alcool problématique, dans la population générale, c'est 10% soit près de deux fois moins. Les plus touchés sont les gynécologues, les psychiatres, les anesthésistes et les chirurgiens.

Le problème n'est pas nouveau mais il existe. Anne-Cécile Huwart, la journaliste de Médor précise que quand il y a un problème d'alcool dans un rapport médical, il est mentionné sous sa formule chimique. Signe que le sujet est tellement tabou qu'on n'ose pas le nommer.  Nos deux médecins témoins s'en sont tous les deux sortis, au prix d'une cure de 5 à 6 ans et de plusieurs séjours à l'hôpital. La démarche est particulièrement compliquée lorsqu'on exerce ce genre de métier. "Il y a une sorte de fierté à essayer de se soigner tout seul", explique l'urgentiste devenu alcoologue. "Je pense que c'est une erreur. Les médecins sont une population à risque de ne pas accéder aux soins comme tout le monde."

Des dispositifs ont été mis en place dans certains hôpitaux pour faire de la prévention. De son côté, l'Ordre des Médecins a mis en ligne, il y a deux ans, une plateforme "Médecinsendifficulté.be" pour leur apporter une aide concrète. 200 médecins y ont déjà appel. Les mentalités évoluent. Mais on l'aura compris, on est encore très loin du compte....

L'enquête complète est à lire dans le magazine MEDOR 
 

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