"Iel/ielle/ille" : pourquoi et comment utiliser ces pronoms "neutres" ?

"They/she/he", "He/him", "She/she"… Ces successions de pronoms en anglais, si vous êtes adeptes des réseaux sociaux, vous les avez certainement déjà vues sous le pseudo de l’un ou l’autre utilisateur. Alors que "she" signifie "elle" et que "he" se traduit par "il", "they" se veut être la contraction neutre des deux, soit "iel", "ielle" ou "illes". Cette forme hybride qui ne serait, en quelque sorte, ni l’un, ni l’autre, ou peut-être les deux à la fois. En bref, ceux qui optent pour la forme neutre préfèrent ne pas être catégorisés par un genre unique. En ce sens, Instagram a annoncé le 11 mai 2021 que les utilisateurs et utilisatrices pourraient choisir d’indiquer leurs pronoms directement dans leur profil et qu’ils seraient intégrés à l’interface du réseau social. Une décision qui devrait faire sourire les défenseurs des pronoms personnels uniques et surtout neutres.

Parfois, lorsque nous réalisons une interview, il nous arrive de demander à notre interlocuteur comment elle préfère que nous citions sa fonction, son titre ou s’il veut témoigner sous couvert d’anonymat. Pour Ad, 19 ans, c’est différent. Non-binaire, iel a choisi son pronom. Car si on l’a assigné femme à la naissance, iel veut désormais se départir d’une identité qui serait coincée dans une option bipolaire avec d’une part, être une femme et de l’autre, être un homme. C’est pour cette qu’iel indique sur son compte Instagram la mention "They/she/he", qui signifie qu’iel désire que ces pronoms soient utilisés à son égard.

Mais si nous lui avons posé la question, dans sa vie courante, ce n’est que rarement le cas. "Ce n’est pas du tout un automatisme quand on rencontre quelqu’un, de lui demander ses pronoms, déplore Ad. Les préciser directement sur les réseaux sociaux, c’est une autre manière de se présenter sans devoir passer par l’étape gênante de justifier comment on a envie qu’on parle de nous."

Iel explique qu’à chaque fois qu’iel entend quelqu’un qui n’utilise pas les pronoms adéquats à son égard, c’est une remise en question de son identité. "Franchement, c’est à chaque fois un malaise de devoir justifier qui on est", s’émeut Ad. Mais le mal-être s’accroît encore davantage lorsqu’iel entre dans un lieu public et reçoit un "bonjour madame", de politesse, qui ne correspond pas au genre qu’iel s’est choisi. Et alors qu’aucune alternative entre "madame" et "monsieur" n’existe pour les personnes qui ne se sentent aucun des deux, les catégoriser de l’un ou l’autre terme est une forme de refus de l’identité que revendiquent les personnes non-binaires.


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"En guerre avec son genre"

Choisir soi-même ses pronoms et en aviser sa communauté sur les réseaux sociaux n’est pas une tendance nouvelle. Sur Twitter, de nombreuses personnes, cisgenres – c’est-à-dire qui estiment que le genre qu’on leur a assigné à la naissance est conforme à leur identité – ou non, passent aussi par cette précision directement dans la description de leur compte. Et le mouvement s’est étendu jusque dans la biographie Twitter de la vice-présidente des États-Unis, Kamala Harris. "Femme, mère, tante. She/her (Elle/elle)", écrit-elle.


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D’autres personnalités, comme Ad, optent pour le choix de l’intersection : "they, them" en anglais qui devient "iel" ou "illes". Ces pronoms sont un mélange entre il et elle. C’est le cas du chanteur Sam Smith qui a fait son coming out non binaire en septembre 2019. Iel demandait alors qu’on utilise les pronoms "They/Them" pour le désigner. Iel évoquait son soulagement après une vie passée à "être en guerre avec son genre". Même si l’interprète de "Too Good at Goodbyes" estimait que ses fans pourraient malgré tout faire des erreurs, il rassurait alors : "Tout ce que je vous demande c’est d’essayer."

La complexité de la langue française

Néanmoins, souvent porté par des personnalités anglophones, la langue française rend ce mouvement plus complexe. D’abord car le pronom "iel" ou les autres formes d’appellation ni féminine ni masculine, et donc neutre, n’existent pas vraiment dans la langue française. Ni aux yeux de l’Académie française : "Le neutre, en français, prend les formes du genre non marqué, c’est-à-dire du masculin. Les adjectifs qui se rapportent à cette locution sont donc au masculin et l’on dit 'quelque chose de beau' et non 'quelque chose de belle'", peut-on lire dans une publication datant de 2017 sur le site de l’institution.


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Mais aussi car la langue de Molière est plus complexe que celle de Shakespeare. Après la question des pronoms devrait venir s’ajouter la question des accords. Car s’il n’y a aucun doute lorsqu’on dit "il est partant" ou "elle est partante", comment accorde-t-on "iel" ? Tout comme l'accord de certains termes. Si l'on étudie et que l'on utilise le pronom neutre, est-on un étudiant ou une étudiante ? La question ne se pose pas avec le "student" anglais. Cette gymnastique, c’est celle que nous faisons à l’instant d’écrire ces lignes, bien qu’Ad précise "se foutre de l’accord utilisé".

Les pronoms, porte d'entrée vers l'inclusion ?

Mais alors, quelle importance d’un usage en accord avec les individus concernés des pronoms ? "Au début je m’en foutais", concède Ad, faisant référence à son expérience personnelle. "Mais à un moment, ça m’a gonflé d’être toujours genré au féminin ou considéré comme femme alors que je ne me considère pas comme telle." S’iel a d’abord pensé être un homme transsexuel, elle s’est finalement réconciliée avec sa part de féminité et se retrouve finalement bien dans cet entre-deux.

En attendant, Ad estime que ce pas en avant vers les pronoms neutres directement dans l’interface d’Instagram est quelque chose de positif, "même si cela reste avant tout un geste commercial". "Mais l’important, c’est que cela devienne une habitude de demander, comme une manière d’inclure tout le monde dans sa diversité."

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