Hier encore, le combat des femmes (4/4) : le "procès du viol" pour faire changer la honte de camp

Hier encore, deux jeunes Belges violées dans le sud de la France se retrouvaient (presque) sur le banc des accusés, huées, conspuées. Il a fallu attendre 1980 pour que la loi sur le viol change en France, et beaucoup plus longtemps encore pour qu’elle change en Belgique.

En 1974, Anne Tonglet et Araceli Castellano, deux jeunes touristes belges, sont violées, battues par trois hommes pendant cinq heures, dans une calanque de Marseille. A l’époque (la chanson est sortie en 73), le chanteur populaire Michel Sardou chante " J’ai envie de violer des femmes ", des paroles à l’image du contexte de l’époque, de ce qu’on a appelé – et qu’on appelle toujours — la " culture du viol ".

En 1978, quatre ans après les faits, s’ouvre le procès de leurs violeurs. Il est couvert par de nombreux médias internationaux, dont la RTBF. Le journaliste Armand Bachelier couvre l’évènement : " Pour pouvoir exposer leur cas à des juges populaires, raconte-t-il, il a fallu aux deux victimes, Anne Tonglet et Araceli Castellano et à leur avocate Gisèle Halimi quatre ans d’opiniâtreté et de courage. L’affaire examinée aujourd’hui aux assises d’Aix-en-Provence est exceptionnelle. Certains disent même " historique ", c’est LE procès du viol. ".

L’enjeu c’est de changer fondamentalement le rapport entre les hommes et les femmes

Les faits avaient en fait d’abord été qualifiés de simples " coups et blessures n’ayant pas entraîné une interruption de travail de plus de huit jours ", et renvoyés dès lors devant le tribunal correctionnel. Les trois femmes ont donc bataillé ferme pour qu’ils soient qualifiés de " viol ", reconnus comme un crime, et jugés en assises. Là, le procès devient LE procès du viol, comme le dit Armand Bachelier, le procès du viol " tout court ", au-delà de celui des trois violeurs. Gisèle Halimi en fait une tribune, comme elle l'avait fait pour l'avortement avec le procès de Bobigny. Elle le dit : "L’enjeu n’est pas une condamnation ou un acquittement, c’est de changer fondamentalement le rapport entre les hommes et les femmes".


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C’est ce qu’Anne Tonglet, 70 ans aujourd’hui, essaie toujours de faire. En militant, en continuant à témoigner avec son regard droit, franc, où l’on perçoit encore des lignes de failles. Sa colère, son indignation, sa rage sont intacts : " On disait de nous que nous n’étions pas des oies blanches. Nous étions lesbiennes, en plus de ça, et naturistes ! Tout ça a été monté en épingle. Dans la société de l’époque, c’était considéré comme une attitude qui ne pouvait que mener au viol. Nous l’avions bien cherché. C’était nous les coupables ".

N’auraient-elles pas pu donner l’impression d’être consentantes ?

Dès le début de l’enquête, elles se sentent accusées. La juge d’instruction, une femme, pose cette question, absurde, qui devient pourtant centrale : " Puisque les deux femmes ont cessé de se débattre, dès lors qu’elles étaient menacées de mort, n’auraient-elles pas pu donner l’impression qu’elles étaient consentantes ? ".

La défense, assurée par l’actuel député européen d’extrême droite Gilbert Collard, plaidera d’ailleurs en ce sens. Gisèle Halimi répliquera : " Faut-il qu’une femme perde la vie au cours de l’agression pour être considérée comme non consentante ? ".

Une atmosphère de guérilla

Pourtant, tout était là pour montrer qu’elles étaient victimes. " Nous étions blessées, nous avions des traces de coups, se rappelle Anne Tonglet avec précision, et dégoût, des traces de spermes sur le corps, les vêtements… Quand un des trois types a essayé de rentrer, je lui ai tapé la tête avec un marteau donc il y a des preuves que nous nous sommes défendues ! Après ça, il m’a donné un coup de poing. Il y avait les preuves que ça n’avait pas été une partie de plaisir, comme ils ont essayé de le faire croire ! "

Lors du procès, l’ambiance est délétère, sur les marches du palais, comme dans la salle d’audience. " C’était une atmosphère de guérilla, de haine vis-à-vis de nous. On a reçu des menaces. Gisèle Halimi a reçu des crachats, et même une gifle à la figure. Nous, on a été bousculées, traitées de salope. "

Mais elles ont aussi du soutien. Les féministes sont mobilisées. Certaines sont présentes à Aix et affrontent les copains des violeurs. D’autres ont envoyé des télégrammes au président de la Cour pour prendre leur défense. La veille du procès, ils affluent du monde entier : de France, de Belgique mais aussi des Etats-Unis, du Japon… Les deux jeunes femmes sont aussi soutenues par Jean Seberg, Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Miou-Miou…

La presse s’empare aussi du sujet. Petit à petit, les langues se délient, les tabous tombent. En réécoutant un journal parlé de la RTBF de l’époque, sur une vieille cassette qu’elle garde comme une relique, avec toutes ses coupures de presse, Anne Tonglet est prise par l’émotion : " Ça m’émeut très fort parce que je me dis qu’à cette époque-là, il y a eu comme un coup de bambou et que certains journalistes hommes ont ouvert les yeux, et que ça a eu une répercussion à cette époque-là ". 

Le verdict tombe rapidement : le meneur, Serge Petrilli, écope de 6 ans de prison, les deux autres, Guy Roger et Albert Mouglalis, de 4 ans. Mais surtout, dans la foulée, la loi française va changer. En 1980, le viol est redéfini de manière beaucoup plus large. En Belgique une première proposition de loi est déposée en 1982, mais il faudra attendre 1989 pour que la définition du viol soit élargie.

Quand on lui parle de l’impact du procès d’Aix, Anne Tonglet nuance. Oui, il a été utile, il a permis une certaine prise de conscience, mais ce sont surtout les féministes qui se sont mobilisées, ça n’a réveillé qu’une petite partie de la population, " et puis ce n’est pas parce que la loi change que la mentalité des hommes change ".

En évoquant #Metoo, elle change de ton. On sent sa gorge se desserrer : " Je me suis dit, mon Dieu, je revis ça avant de disparaître de cette sacrée terre. C’est magnifique. Cette fois-ci, les femmes et les jeunes femmes ont pris conscience de ce qu’on nous avait fait, et elles se rendent compte que rien n’a changé. Cette fois-ci, ça va exploser dans le monde, maintenant ce sont les femmes du monde entier qui s’y mettent [et pas seulement les féministes]. " Le dépit se transforme en énergie, en enthousiasme, en espoir.


►►►Retrouvez tous les épisodes de la série "Hier encore, le combat des femmes" :

Saviez-vous que jusque dans les années 70, les femmes devaient avoir l’accord de leur mari pour ouvrir un compte bancaire ? Que les hôtesses de la Sabena devaient passer un test esthétique pour travailler après 40 ans ?  Que la distribution de moyens contraceptifs étaient interdites ?... La série nous fait prendre conscience que, oui, c'était comme ça, hier encore ! 

Une série de Daphné Van Ossel, avec Jérémy Bocquet (réalisation sonore), Cynthia Ventura (illustrations) et la Sonuma (archives), disponible également en podcast sur Auvio, Apple podcast, et Pocket Cast


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