Hier encore, le combat des femmes (1/4): les hôtesses de la Sabena périmées à 40 ans

Hier encore, les hôtesses de la Sabena étaient virées à 40 ans. C’était leur date de péremption, au-delà elles étaient trop ridées, elles ne faisaient plus rêver. Il a fallu attendre 1970 pour qu’elles puissent voler jusqu’à 45 ans, et encore : à condition de passer un hallucinant test esthétique.

En 1968, Nicole, hôtesse de l’air vante son métier devant les caméras de la RTBF : "Une hôtesse elle est un peu bonne d’enfant, elle est un peu geisha, c’est publicité vivante aussi, une publicité sur pied !". Elle ajoute ensuite : "En fait, c’est ça que nous sommes : la représentation féminine de la société !".

Nicole a dû signer le même type de contrat que Monique Genonceaux, une de ses collègues de l’époque, qui, aujourd’hui, vient de fêter ses 90 ans. Pour leur permettre de représenter la quintessence de la femme, la Sabena incluait dans ses contrats de travail, des conditions très spécifiques pour les femmes.

Monique Genonceaux, 30 ans de carrière au compteur, s’en souvient très clairement :"Nous devions être célibataires, veuves ou divorcées, sans enfant. C’était symbolique, l’hôtesse devait être quelqu’un d’accessible, de célibataire. Tous les hommes pouvaient tenter leur chance. On n’exagérait pas trop mais on sentait qu’il fallait être sexy malgré tout."

Ils se sont dit que ce n’était pas possible d’avoir des hôtesses avec des rides.

Les hôtesses doivent faire rêver, voire fantasmer. En 1956, la Sabena leur impose une nouvelle clause pour s’en assurer. "Ils se sont aperçus que les hôtesses restaient dans leur métier, explique Monique Genonceaux, et, les voyant vieillir, ils se sont dit que ce n’était pas possible d’avoir des hôtesses avec des rides, des cheveux blancs. Ils ont donc porté la limite d’âge à 40 ans. Et les syndicats ont accepté. Au-delà, on était simplement virées. J’ai connu une hôtesse renvoyée deux ans avant moi, elle s’est retrouvée au chômage.Cela touche évidemment uniquement les hôtesses, les stewards ne périment pas aussi vite.

Le combat des hôtesses fait avancer la cause des femmes en Europe

A cela s’ajoutent aussi des inégalités de salaire et de pension. Les hôtesses finiront par réagir. Un long combat judiciaire va s’engager. Ce sera " l’affaire Defrenne ", du nom de cette hôtesse, Gabrielle Defrenne, qui en 1968 atteint l’âge fatidique de 40 ans. Elle sera défendue par l’avocate féministe Eliane Vogel Polsky, qui va s’appuyer sur l’article 119 du Traité de Rome, signé en 57 entre les 6 pays fondateurs de l’Europe. Il garantit l’égalité de rémunération entre hommes et femmes, mais il reste très théorique.

"Eliane Vogel Polsky, c’est une avocate qui voit dans ce nouveau droit européen une occasion de dire le droit, explique l’historienne Vanessa D’Hooghe. Elle voit que le traité de Rome a été voté par Belgique mais qu’il n’est toujours pas appliqué. Elle a la conviction qu’il faut faire passer des affaires qui vont faire jurisprudence pour le rendre effectif."


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Eliane Vogel Polsky va y parvenir. En 1976, la Cour de justice européenne finira par reconnaître que cet article doit être appliqué dans tous les pays membres, indépendamment des législations nationales.

Mais ce n’est pas tout, précise Vanessa D’Hooghe : "L’article 119 au départ est un article très large, pas du tout précis et l’affaire Defrenne va obliger le législateur à dire ce qu’il entend par "rémunération". Petit à petit, des directives européennes vont inclure dans les rémunérations les conditions de travail, l’accès à l’emploi, la promotion… Ils vont étendre le champ couvert par cette obligation d’égalité entre hommes et femmes sur le marché du travail ". L’impact de l’affaire Defrenne est donc considérable, en Belgique comme en Europe, même si on sait que ce combat n’est toujours pas gagné.

La commission esthétique, "une humiliation"

Les hôtesses continuent d’ailleurs de se battre aussi à leur niveau, sur le tarmac. En 1970, elles obtiennent de pouvoir voler jusqu’à 45 ans, mais la Sabena impose une condition : passer devant une commission esthétique !

Monique Genonceaux a dû passer devant cette commission : "C’était une humiliation. Vous arrivez dans un grand bureau. Il y avait le directeur de division, le chef de service, un troisième homme et une cheffe hôtesse, une femme qui était là un peu en otage, au fond. Il y avait bien 7-8 mètres à parcourir entre la porte et le bureau. J’entre, et on me dit de me déshabiller, d’enlever mon manteau. J’ai enlevé mon manteau, c’était très gênant, ce geste. Je me suis sentie déshabillée ". "Il y a eu une hôtesse qui s’est fait éjecter, poursuit-elle. Elle a compris que c’était pour cause de dégradation physique."

Les hôtesses finiront par créer leur propre syndicat, pour défendre leurs droits. En 1971, Monique Genonceaux, notamment, fonde la BCFH (Belgian Corporation of Flight Hostesses). La Sabena prendra plusieurs années avant de la reconnaître officiellement. Il y aura des frictions avec les collègues masculins, mais les hôtesses finiront par obtenir une pension à 55 ans, comme les stewards, avec les mêmes conditions de pension. Pour cela, il aura fallu attendre 1979.


►►►Retrouvez tous les épisodes de la série "Hier encore, le combat des femmes" :

Saviez-vous que jusque dans les années 70, les femmes devaient avoir l’accord de leur mari pour ouvrir un compte bancaire ? Que les hôtesses de la Sabena devaient passer un test esthétique pour travailler après 40 ans ?  Que la distribution de moyens contraceptifs étaient interdites ?... La série nous fait prendre conscience que, oui, c'était comme ça, hier encore ! 

Une série de Daphné Van Ossel, avec Jérémy Bocquet (réalisation sonore), Cynthia Ventura (illustrations) et la Sonuma (archives), disponible également en podcast sur Auvio, Apple podcast, et Pocket Cast


 

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