Hétéro, homo, bi, lesbienne, gay : ces jeunes qui refusent les étiquettes

© Daphné Van Ossel

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Hétéro, homo, bi, lesbienne, gay… de plus en plus de jeunes refusent toutes ces étiquettes. Ils et elles refusent de se laisser enfermer dans des cases qui ne leur parlent plus. Elles et ils préfèrent se dire attirés ou amoureux d’une personne, quelle qu’elle soit.

Ce sont souvent des filles qui s’expriment sur la question. Il leur est plus facile de parler, et l’homosexualité féminine reste relativement plus tolérée.

Dans des milieux plus éduqués

Camille, Sophie, Mélanie, Ariane et Jolyn ont accepté de nous parler de leur cheminement. Ce sont des esprits libres, qui étoufferaient dans le carcan étriqué des étiquettes. Elles n’ont pas trouvé de mots qui leur conviennent, alors elles ont décidé de ne pas choisir.

Elles ont toutes fait des hautes études, ou sont encore en train d’étudier. Ce genre de réflexion sur l’orientation sexuelle apparaît principalement dans des milieux à la fois plus éduqués, et plus ouverts. Ailleurs, l’homophobie est encore (trop) régulièrement présente dans les discours.

Parallèlement, de nouvelles dénominations apparaissent

Si elles devaient vraiment choisir, certaines utiliseraient le mot “pansexuelles” (attirées par une personne quel que soit son sexe ou son genre, ndlr). C’est que, parallèlement à ce refus des étiquettes, on voit aussi apparaître une série de nouvelles catégories, qui justement traduisent ce refus (pansexuel, asexuel) ou qui spécifient encore plus le type d’attirances que l’on peut avoir (demisexuel, romantique).

Pourquoi ce refus des catégories ? Comment cette remise en question a-t-elle pu émerger ? Pourquoi s’accompagne-t-elle, dans le même temps, de la multiplication de nouvelles appellations ? C’est ce que nous avons essayé de comprendre, à travers le témoignage de ces cinq jeunes femmes, et à travers l’analyse de Sandrine Detandt, directrice de l’Observatoire du sida et des sexualités à l’ULB.

(Certains prénoms sont des prénoms d’emprunts).

Camille, 26 ans

"Je dis que j'aime qui je veux aimer"

© Daphné Van Ossel

Camille est spontanée. Sa langue se délie facilement, on sent qu’elle aime discuter. Elle a beaucoup réfléchi à la question de son orientation sexuelle. Pendant longtemps. Et puis, la réponse lui est venue, comme une délivrance : elle n’a pas besoin de se définir. “Je dis que j’aime qui je veux aimer, explique-t-elle simplement, que la personne m’intéresse plus que ce qui l’englobe. Je cherche une personne avec qui j’ai une connexion profonde, quelle que soit son identité sexuelle.

Elle arrête alors de chercher. “Pendant des années, j’ai essayé de trouver un terme qui me plaisait, se souvient-elle. Je me disais qu’en fait j’étais lesbienne puisque j’aimais les filles puis en fait non, je suis sortie avec des garçons aussi… Ne pas mettre de mot, ça a été ma solution.

Ne pas mettre de mot, ça a été ma solution.

Parmi ses connaissances, beaucoup font le choix du mot “queer”. “C’est vague, ça veut dire qu’on est étrange, qu’on n’est pas tout à fait dans la norme hétéro/cis (cisgenre : personne dont l’identité de genre correspond au genre assigné à la naissance, ndlr). Je pense que c’est une manière de ne pas se définir tout en gardant un terme qui va quand même nous connecter à d’autres personnes.” Camille est clairvoyante, elle fait la même analyse que Sandrine Detandt, la directrice de l’observatoire des sexualités (voir ci-dessous). Il y a une tension entre la volonté d’exploser les catégories, et celle d’en trouver une, malgré tout, pour se lier à d’autres.

D’ailleurs Camille s’est malgré tout trouvé des appellations. Il y a celle qu’elle donne par facilité, aux personnes qui lui posent des questions : “Si quelqu’un ne comprend pas qu’on ne puisse pas se définir, je dirais simplement que je suis bisexuelle parce que les personnes comprennent ce que c’est, qu’on n’est pas hétéro, qu’on est ouvert un peu à tout. Ou pansexuel si la personne est plus renseignée.”

Si quelqu’un ne comprend pas qu’on ne puisse pas se définir, je dirais que je suis bisexuelle ou pansexuelle

Et puis, il y a celles qui, parmi toutes les catégories existantes, résonnent le plus en elle, sans qu’elle ait pour autant besoin de se les coller sur le front : “Demi pansexuelle et demi panromantique”. Une petite explication s’impose.

Les personnes pansexuelles sont attirées par une personne quel que soit son sexe ou son genre. C’est une manière de se dire ouvert à tout. La demisexualité est le fait de pouvoir éprouver une attraction physique pour une personne uniquement après avoir développé un lien intime et fort avec elle. L’orientation romantique, elle, se distingue de l’orientation sexuelle, c’est l’attirance romantique envers une personne.

Souvent, on ne comprend pas trop ce que ça veut dire, reconnaît-elle, mais ça me permet de faire comprendre aux gens qu’il y a plein de choses qui existent et qu’il n’y pas forcément besoin de tout comprendre pour comprendre que les êtres humains peuvent aimer de manière très large et très différente”.

Via internet, les jeunes peuvent entrer en connexion, se rendre compte qu’il y a beaucoup de diversité.

En parallèle avec la “non dénomination” se développent donc toute une série de nouvelles appellations. “Pour moi, on est arrivé à un point où on connaît tellement bien tout le sujet LGBT qu’on peut se permettre d’aller plus en profondeur. Via internet (sur Youtube ou sur Tik Tok, il y a plein de vidéos qui parlent de genre, de sexualité, d’identité), les jeunes peuvent entrer en connexion avec plein de gens, se rendre compte qu’il y a beaucoup de diversité et qu’il y a moyen de parler entre concernés.”

“Moi je n’ai pas besoin de ces termes, mais ils ne me semblent pas négatifs pour autant, conclut-elle. Ils ne servent pas à diviser encore plus mais à se connecter encore plus à ce que l’on est et aux autres.

Sophie, 21 ans

"C’est une manière de dire ‘je fais ce que je veux, je suis libre'"

© Daphné Van Ossel

Une force tranquille. C’est ce que dégage Sophie. Elle est posée. Assurée. Sereine. De ces gens bien ancrés qui n’ont de compte à rendre à personne. Certes, elle s’est aussi cherchée, mais, là, tout a l’air simple : “Quand je parle de ma vie affective, je ne me définis pas comme hétéro, bi ou homo, je dis que je suis en train de vivre telle chose avec telle personne. Je donne le prénom de la personne, je décris la situation, c’est tout. Je n’ai pas besoin de mettre un mot sur ma vie affective. Je ne me reconnais pas dans ces appellations.

Je ne me définis pas comme hétéro, bi ou homo, je dis que je suis en train de vivre telle chose avec telle personne.

Pour Sophie, ne pas s’enfermer dans une catégorie, c’est libérateur : “C’est une manière de dire ‘je fais ce que je veux, je suis libre.’ Et puis comme ça, tout reste possible.” Serait-ce, aussi, une manière de ne pas se prendre la tête ? “Oui, il y a déjà tellement de choses qui peuvent être compliquées dans une relation amoureuse, quelle que soit la combinaison. Si on peut s’éviter le fait de devoir se définir, et s’accepter comme on est, c’est plus simple.

Pansexuel ? Sophie ne sait pas exactement ce que ça veut dire. Non, vraiment, elle n’a pas besoin d’étiquette.

Mélanie, 22 ans

"Quand on regarde les expériences des gens, on trouve des variations énormes qui ne rentrent pas dans ces catégories"

© Daphné Van Ossel

Mélanie pèse ses mots, et on sent qu’elle aime la réflexion. Si elle aimait les étiquettes, on la qualifierait volontiers d’intello, au sens noble du terme, mais elle n’aime pas se laisser enfermer.

Quand elle a parlé pour la première fois à ses grands-parents de son orientation sexuelle, elle a simplement dit qu’elle partait en voyage avec sa copine. “Je leur ai ditj’aime les filles mais parfois j’aime aussi les garçons, mais en ce moment j’aime une fille et voilà son nom. Ça n’a pas tellement d’importance, c’est surtout cette personne qui a de l’importance dans ma vie maintenant.

Pour les aider à comprendre, elle leur a proposé le label “bisexuelle”, “c’est un mot qu’ils reconnaissaient, ça m’a aidée à leur présenter ma vision des choses mais ce n’est pas un mot que j’ai continué à utiliser.

Queer, c’est un terme ouvert, une non-étiquette

De toutes les appellations, c’est le terme “queer” qui lui convient le mieux. “J’aime bien le fait que ce soit un terme ouvert. Tout ce qu’il dit c’est que je ne suis pas hétéronormative (quelqu’un qui pense que l’hétérosexualité est la seule et unique orientation sexuelle possible, ndlr). C’est une non-étiquette en fait !

Il lui arrive aussi d’utiliser le mot “lesbienne”. “Je trouve important politiquement de ne pas avoir peur de ces termes-là, d’oser les utiliser parce que souvent on a peur de les utiliser, et de revendiquer, à travers eux, toute l’histoire de lutte pour les droits, pour l’égalité.

Mélanie reconnaît donc l’importance de ces appellations, parce qu’elles peuvent servir politiquement, mais aussi parce qu’elles peuvent aider à s’identifier à d’autres, à définir sa propre identité.

Pour moi, le but de se questionner sur sa sexualité, c’est justement de sortir de ce moule restrictif.

Pourtant, elle refuse de les endosser. Elle ne voit pas l’intérêt de se coller une étiquette et de continuer à l’utiliser toute sa vie. Elle ne comprend pas pourquoi elle se restreindrait “alors que, pour moi, le but de se questionner sur sa sexualité, c’est justement de sortir de ce moule restrictif qui veut qu’il y ait des hommes et des femmes et que les hommes soient attirés par les femmes et les femmes par les hommes. Quand on regarde les expériences des gens, on trouve un spectre et des variations énormes qui ne rentrent pas dans ces catégories.”

C’est comme si on devait aller voter une fois pour toutes

C’est comme si on devait aller voter une fois pour toutes, poursuit-elle, et dire voilà quelle est mon orientation sexuelle. Or, la sexualité, on la vit au jour le jour, je ne peux pas dire qu’un jour, je ne serai pas attirée par quelqu’un qui ne correspond pas à ce que je croyais être mon attirance.”

Mélanie connaît aussi les nouvelles appellations qui ont émergé (demi romantique, pan romantique…). Elle comprend, quelque part que ça puisse rassurer : “C’est une manière de voir que ça existe aussi ailleurs, qu’on n’est pas anormal”. Mais elle souligne un paradoxe : “Tu cherches de plus en plus à te définir alors qu’à la base, tu rejetais les appellations homo/hétéro. C’est ajouter une boîte en plus au lieu d’ouvrir la boîte.”

Et de pointer que le problème de base, c’est de penser qu’on est définissable, qu’on peut se laisser enfermer dans des boîtes.

 

Ariane, 24 ans

"C'est comme si on me demandait de justifier mes attirances, je trouve ça invasif!"

© Daphné Van Ossel

Ariane, c’est la sœur de Mélanie. Elles sont proches. Elles discutent de beaucoup de choses. Et elles se retrouvent sur ce thème de l’orientation sexuelle. Elles se sont mutuellement aidées à mener toute cette réflexion, aidées notamment par des youtubeurs qui s’expriment en toute liberté sur le sujet.

Ne demandez pas à Ariane comment elle se définit : "Ça m’agace un peu quand on me demande ça. C’est comme si on me demandait de justifier mes attirances. Je ne comprends pas très bien pourquoi on devrait des explications au reste du monde par rapport à qui nous attire ou qui ne nous attire pas. Je trouve ça invasif, en fait !

Mes attirances sexuelles sont tellement liées à des sentiments que je ne pourrais jamais prévoir ce qui va m’attirer.

Et, par ailleurs, elle préfère, elle aussi, laisser toutes les portes ouvertes : ” mes attirances sexuelles sont tellement liées à des sentiments que je ne pourrais jamais prévoir vraiment ce qui va m’attirer ou pas, si ce n’est le fait d’éprouver des sentiments pour quelqu’un.”

Quand elle y réfléchit, Ariane réalise que “l’envie d’envoyer valser les étiquettes” lui est venue très tôt, quand elle était encore une enfant. Elle était “garçon manqué” (sans doute une autre étiquette à méditer…, ndlr) et elle a ressenti très fort la différence de traitement entre elle et les garçons. “J’ai aussi très vite remarqué que pour des petits garçons plus efféminés, ce n’était pas du tout évident. Je me souviens d’avoir eu un sentiment d’injustice très fort.” D’où son rejet des catégories.

J’ai l’impression que le discours se libère

Un rejet qui lui vient aussi, dit-elle, de son féminisme (parce que oui, elle se sent entièrement femme, et elle adore ça). Elle pense qu’une femme peut faire tout ce qu’un homme peut faire, et que par conséquent une femme pourrait lui apporter les mêmes choses qu’un homme. “Du coup, pourquoi devrais-je d’office n’aimer que les hommes ?”, conclut-elle.

Autour d’elle, elle entend beaucoup de discours similaires. Des amis qui se disent qu’ils verront bien de qui ils tomberont amoureux. “Il y a vraiment de tout. Et je trouve ça chouette parce que je sens la différence entre mes 15 ans et mes 24 ans. J’ai l’impression que le discours se libère très fort, et pas seulement parce que je suis devenue adulte.”

Jolyn, 26 ans

"Les étiquettes sont trop réductrices, ça désembellit"

© Daphné Van Ossel

Il y a dans le regard de Jolyn une fragilité, et une force tout à la fois. On la sent un peu sur le fil. Elle se dit en chemin. “Je me rends compte que ‘c’est possible’ tant avec les hommes qu’avec les femmes, explique-t-elle, mais je ne pourrais pas me dire bisexuelle parce que c’est déjà un peu trop pour moi, je pense. Je suis en train d’ouvrir les possibles, sans pour autant me catégoriser.

Je suis en train d’ouvrir les possibles, sans pour autant me catégoriser

Le fait de ne pas se catégoriser lui permet de garder cette ouverture. Elle est en mouvement, ça bouge, ça tangue légèrement, même si on sent qu’elle a la barre bien en main. Et elle ne sait pas encore où elle va s’arrêter.

Peut-être qu’elle finira par se choisir une étiquette, ou peut-être pas. Le fait de savoir qu’il est possible de ne simplement pas choisir la rassure. “J’aime bien l’idée que ce ne soit pas figé, fermé. Et puis les étiquettes sont trop réductrices, ça désembellit la personne, ça ne respecte pas son individualité.

Le fluide, le flou, ça peut faire peur, les catégories, ça peut aussi rassurer

Et en même temps, continue-t-elle, le fluide, le flou, ça peut faire peur. Les catégories, ça peut aussi rassurer. J’ai encore du mal à les lâcher totalement." Les amarres sont desserrées mais pas encore tout à fait larguées.

Un élément qui lui permet de tenir le cap, elle tient à le préciser, c’est le féminisme. “C’est quelque chose de tellement ancré en moi que ça me donne des bases stables, qui ne changeront pas et sur lesquelles je peux m’appuyer au quotidien. Pour moi ça véhicule des valeurs d’ouverture, de bienveillance, de liberté. Ça me permet d’aller vers quelque chose qui est plus juste pour moi. C’est ma béquille en fait.

Sandrine Detandt, psychologue

"Dans le refus de se nommer, il y a le refus d'être nommé par l'autre, et par là, d'être assigné à une certaine place"

© Daphné Van Ossel

Ces témoignages font écho à ce que Sandrine Detandt entend chez ses étudiants. Elle est professeure de psychologie et directrice de l’Observatoire du sida et des sexualités à l’ULB, et elle observe aussi ce refus, chez de plus en plus de jeunes, d’étiqueter leur orientation sexuelle.

Il n’y a pas d’étude sur le sujet, mais toutes les personnes que nous avons contactées font le même constat, qu’il s’agisse d’animateurs EVRAS (Education à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle), de psychologues de centres de planning familiaux, ou de responsables d’associations actives dans le domaine de la promotion de la santé sexuelle, ou d’associations LGBTQI +.

Avec son esprit vif et pointu, Sandrine Detandt nous aide à décoder ce phénomène.

Comment expliquer l’émergence de ce discours libertaire chez certains jeunes, à propos de leur orientation sexuelle ?

Le contexte est favorable. Il y a eu une évolution très rapide ces vingt dernières années en termes de reconnaissance et de droits pour les personnes non hétérosexuelles : le mariage, l’adoption, la parentalité etc. C’est très récent. Tout ça participe à une visibilisation de ces pratiques, de ces vécus, de ces nouvelles familles contemporaines qui donnent aux jeunes d’aujourd’hui la possibilité de se penser autrement. Ils peuvent, par exemple, avoir une meilleure amie dont les parents ont divorcé et dont le père est homosexuel. On a une pluralité de possibles aujourd’hui qui n’étaient pas visibilisés de cette façon-là.

Parallèlement à ces changements politiques et juridiques, il y a un mouvement qui vient du bas : les individus eux-mêmes ont participé à construire la représentation de tous ces possibles, de ces autres modèles, dans les médias, le cinéma, ou les séries.

On parle plus de sexualité et de genre ?

Oui, y compris à l’école. Les cours d’EVRAS (Education à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle) se répandent, on a maintenant à l’ULB un master en étude de genre, il y a de plus en plus d’enseignements relatifs à la question du genre comme concept permettant d’évoquer la manière dont les rôles des hommes et des femmes sont socialement déterminés. A titre illustratif, je suis sortie de l’université il n’y a pas si longtemps, en 2012 : de 2008 à 2012, je n’avais eu aucun cours sur les questions de genre.

Par ailleurs, on remet à présent en question l’ensemble des savoirs. Les jeunes interrogent la façon dont les savoirs leur sont enseignés, parce qu’on les pousse à réfléchir à la façon dont la matière a été construite et dont les personnes qui l’ont construite ont eu un impact sur elle. Cela leur permet aussi de s’interroger sur les catégories telles qu’elles ont été définies.

Youtube semble aussi jouer un rôle important ?

Oui, Youtube, même si on y retrouve certains stéréotypes, participe à la possibilité d’avoir une pluralité de représentations très rapides. Les orientations ou les pratiques sexuelles qui ont de nouvelles nominations peuvent en un coup être transmises à un nombre très important de personnes, avec un impact considérable, qu’on ne mesure pas encore tout à fait.

Plusieurs jeunes femmes nous ont parlé de l’importance du féminisme dans leur réflexion…

Oui, les féminismes interrogent le genre mais forcément aussi le rapport à la sexualité, et dès lors qu’on interroge le rapport à la sexualité, on interroge des questions comme “comment se sent-on en tant qu’homme ou que femme, ou aucun des deux, comment se sent-on attiré ou non par d’autres personnes…” donc ça participe de cette réflexion.

Et par ailleurs, les féminismes montrent à quel point le fait d’être assigné à une catégorie (en l’occurrence la catégorie “femme”) a une incidence sur la place que l’on occupe dans l’ordre social, politique, et bien évidemment intime.

Comment lisez-vous ce refus des étiquettes, des catégories ?

Dans le refus de se nommer, il y a aussi un refus d’être nommé par l’autre, et, par là, d’être assigné à une certaine place.

C’est probablement une tentative de se retrouver soi-même. Il y a quelque chose de l’ordre de “je ne serai capté par rien, nommé par rien, je suis unique.”

C’est aussi une manière de laisser toutes les portes ouvertes, parce que l’orientation sexuelle d’un individu peut évoluer tout au long de sa vie ?

Oui, on le voit dans tous les champs : aujourd’hui, peu de jeunes veulent passer toute leur carrière dans la même entreprise. Le refus d’un élément qui serait déterminant pour le restant de notre vie, c’est quelque chose qui se retrouve très fort dans cette génération à tous les niveaux. Et effectivement, de toute façon, l’orientation sexuelle n’est pas quelque chose de stable.

Cette liberté, cette absence de définition, peut aussi être angoissante ?

Oui, le fait de pouvoir s’interroger sur sa sexualité, sur toutes les nominations possibles, ça constitue à la fois une incroyable liberté mais en même temps ça questionne sérieusement sur “ce que je suis”. Ça ouvre des espaces de questionnement qui peuvent être infinis et angoissants.

Et c’est peut-être pour cela que, parallèlement à ce refus des étiquettes, on assiste aussi à la création de nouvelles dénominations, parce qu’elles permettent de structurer l’individu.

Comme “pansexuel”, qui signifie qu’on est attiré par des personnes quels que soient leur genre ou leur sexe ?

Oui, finalement, ”pansexuel” c’est une manière de laisser tous les possibles ouverts tout en se nommant. En fait, tout en refusant les catégories, on se recatégorise quand même pour pouvoir s’identifier à d’autres, se retrouver dans des groupes, avoir un mot avec lequel se présenter à l’autre.

C’est une possibilité qui est nécessaire pour certains individus mais pas pour tous.

C’est une nomination qui n’est d’ailleurs pas vraiment neuve ?

Effectivement, pansexuel est probablement une façon plus contemporaine de se dire que tout est possible, mais le mot “queer” existait bien avant et pourrait vouloir dire la même chose. Il a peut-être perdu de son caractère subversif. C’était une injure, qui voulait dire “bizarre, tapette, monstre”. Le mot a été récupéré par les personnes issues des minorités elles-mêmes, et puis par les chercheurs, pour désigner un mouvement qui remettait en question l’ensemble des catégorisations et des assignations. Peut-être qu’aujourd’hui, il fait plus partie de la littérature et de la théorie et qu’il parle moins aux jeunes.