Henrietta Lacks, ou les cellules immortelles volées : histoire d’un hommage tardif tant mérité

Que seraient la recherche et la médecine sans Henrietta Lacks ? Ce nom ne vous dit rien ? Il n’est pas passé à la postérité, malgré sa contribution essentielle à la science.

Henrietta Lacks est une mère de famille afro-américaine de 5 enfants, qui vivait aux Etats-Unis, près de Baltimore, dans les années 50. Lorsqu’elle est tombée malade, elle s’est rendue à l’hôpital Johns Hopkins, suite à des hémorragies, et on lui a diagnostiqué un cancer du col de l’utérus. Elle est décédée le 4 octobre 1951, à 31 ans seulement.

A son insu

Pendant son traitement, des cellules de sa tumeur ont été prélevées et transmises à un chercheur, sans qu’Henrietta Lacks n’en sache rien. La lignée cellulaire "HeLa", acronyme forgé de ses initiales, était née, à l’insu de la patiente, spoliée de son échantillon : la première lignée de cellules humaines immortelle à pouvoir être cultivée in vitro, hors du corps humain, donc, et capable de se multiplier à l’infini. Les cellules ont été produites en masse, sans l’accord de la famille d’Henrietta Lacks. Plus de 50 millions de tonnes de cellules HeLa ont au total été utilisées dans le monde, et elles ont servi à quelque 75.000 études de laboratoire.

La famille d’Henrietta Lacks n’en a rien su jusque dans les années 70. C’est suite à la parution d’un livre, "The Immortal Life of Henrietta Lacks", écrit par la journaliste et auteure scientifique Rebecca Skloot, que l’affaire est apparue dans toute son ampleur. Ce livre a inspiré un téléfilm américain, La Vie immortelle d’Henrietta Lacks, diffusé pour la première fois sur la chaîne HBO en 2017.

Plainte

En juillet dernier, la famille d’Henrietta Lacks avait annoncé son intention de porter plainte contre les groupes pharmaceutiques qui ont tiré profit de la recherche basée sur ses cellules. Lors d’une conférence de presse, sa petite fille Kimberly Lacks avait dénoncé le fait qu’elle avait été traitée "comme un rat de laboratoire, comme si elle n’était pas humaine, qu’elle n’avait pas de famille". Elle avait réclamé "justice pour ce traitement raciste et non éthique". Son petit-fils, Alfred Carter, avait déclaré de son côté que "la famille Lacks" a été "exploitée pendant trop longtemps" et qu’elle disait "c’est fini".

Enfin, l’hommage

Il a fallu attendre ce mercredi d’octobre 2021, pour que l’Organisation Mondiale de la Santé rende enfin hommage à Henrietta Lacks : "C’est aux cellules d’Henrietta Lacks qu’on doit le vaccin contre le papillomavirus humain, qui protège de différents cancers, dont celui de l’utérus ; le développement du vaccin contre la polio, aussi ; des médicaments contre le SIDA, l’hémophilie, la leucémie, et la maladie de Parkison", reconnaît l’OMS, qui lui rend aussi hommage pour les avancées que ses cellules ont permis en matière de médecine reproductive, y compris la fécondation in vitro, en recherche génétique, et de médecine de précision.

Alfred Carter, le petit-fils d’Henrietta Lacks, était présent à la cérémonie d’hommage à Genève, tout comme Lawrence Lacks, le fils aîné encore d’Henrietta, âgé de 87 ans. C’est ce dernier qui a reçu la récompense posthume au nom de sa mère. "Les contributions de ma mère, longtemps cachées, sont maintenant honorées à juste titre pour leur impact global", a-t-il déclaré.

Le Dr Tedros, Directeur général de l’OMS, a reconnu qu’Henrietta Lacks était une victime, à trois égards : "Ce qui est arrivé à Henrietta était mal, pour au moins trois raisons. Premièrement, elle a vécu à une époque où la discrimination raciale était légale dans sa société. La discrimination raciale n’est peut-être plus légale dans la plupart des pays, mais elle est encore répandue dans de nombreux pays. Deuxièmement, Henrietta Lacks a été exploitée. Elle est l’une des nombreuses femmes de couleur dont les corps ont été maltraités par la science. Elle a fait confiance au système de santé pour pouvoir se faire soigner. Mais le système lui a pris quelque chose à son insu ou sans son consentement. Et troisièmement, les technologies médicales qui ont été développées à partir de cette injustice ont été utilisées pour perpétuer d’autres injustices, car elles n’ont pas été partagées équitablement dans le monde."

C’était donc l’histoire d’une triple injustice : raciale, car elle touche une femme noire, soignée dans l’un des rares hôpitaux qui prodiguait des soins aux personnes de couleur, à l’époque ; éthique, car elle l’a spoliée de ses cellules sans son consentement ; et qui touche, encore aujourd’hui à l’accès aux soins, car les vaccins découverts grâce aux cellules d’Henrietta Lacks, ne sont toujours pas accessibles à tous les pays du monde, de la même façon. 

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