Henri Goldman: "Il faut distinguer antisémitisme et antisionisme politique"

"Barre-toi sale sioniste ", " tu vas mourir ", " la France, elle est à nous ": cette pluie d'insultes adressées au philosophe Alain Finkielkraut lors de la manifestation des gilets jaunes à Paris au philosophe Alain Finkielkraut samedi dernier a été filmée et largement diffusée.

L'un des hommes que l'on voit crier sur la vidéo était connu pour sa proximité avec les milieux salafistes il y a quelques années, sans être fiché S. Cet événement n'est pas isolé. Ces derniers jours, un tag 'juden' a été tracé sur la vitrine d'un magasin et une croix gammée dessinée sur le portrait de Simone Veil, rescapée d'Auschwitz. La Première revient sur ces événements avec  Henri Goldman, membre de l'Union des Progressistes Juifs de Belgique et rédacteur en chef de " Politique ", revue belge d'analyse et de débat.

Le mot juif n'est jamais prononcé dans cette séquence, on traite Alain Finkielkraut de sioniste. C'est la même chose?

Henri Goldman: "Dans ce cas-là, c'est sans doute la même chose. Ce n'est pas le cas dans tous les cas. Cela dit, ça fait déjà longtemps qu'en Europe il y a une espèce d'euphémisme avec l'antisémitisme. On ne peut plus le proférer, donc on met 'sioniste' à la place."

Quels sont les cas pour lesquels ce n'est pas vrai ?

"Le sionisme est quand même un mouvement politique et on peut se déclarer antisioniste sans forcément viser les juifs. J'ai connu une époque où quand on attaquait les communistes, on leur disait 'sale communiste, retourne à Moscou'. Ça ne voulait pas dire qu'on en voulait aux Russes. Ce parallèle vaut ce qu'il vaut et, à mon avis, il faut toujours faire une analyse de contexte."

Alain Finkielkraut parle lui-même d'un antisionisme basique d'extrême gauche. Ça vient de là ?

"Non, je ne pense pas du tout. Je pense que ce à quoi on assiste est très troublant, c'est-à-dire la remontée d'un vieil antisémitisme européen qui vient plutôt des pays de l'Est, où il n'y a quasi plus de juifs, puis qui passe par l'Allemagne de l'Est et qui revient chez nous. On sait bien que les juifs ont toujours été la seule minorité autochtone européenne présente dans tous les pays et qu'ils ont toujours fait office de boucs émissaires parce qu'il n'y en avait pas d'autres à l'époque. On pensait — certains s'en réjouissaient et d'autres pas — que le bouc émissaire s'était maintenant déplacé vers d'autres populations issues de l'immigration et on constate que ce n'est pas vrai et que les juifs ne sont pas préservés de ça".

Cet antisémitisme ne vient alors pas non plus de la montée d'un islamisme radical ?

Il ne faut pas être islamiste radical pour trouver que ça suffit

"Il y a de ça aussi. On parle de l'islamisme radical, mais il y a aussi autre chose. C'est toujours le lien entre la situation au Proche-Orient et l'islamisme radical. La guerre qui n'en finit pas et qui est larvée depuis maintenant plus de 70 ans entre Israël et les Palestiniens ne doit strictement rien à l'islamisme radical. C'est véritablement ce que nous appelons encore un conflit colonial, avec l'occupation d'une puissance militaire contre un peuple complètement écrasé, et ça provoque des réflexes de solidarité. Quand on est un peu arabe, et même quand on est démocrate, il ne faut pas être islamiste radical pour trouver que ça suffit".

Peut-on être juif et antisioniste?

"Totalement ! J'ai plusieurs amis qui se disent juifs et antisionistes et je défie quiconque de les trouver antisémites".

Alain Finkielkraut dit que l'antisémitisme d'aujourd'hui a au fond bonne conscience, qu'il est devenu une forme d'antiracisme contre l'oppression de l'État d'Israël envers les Palestiniens?

"Je pense véritablement qu'il mélange tout. Il faut distinguer l'antisémitisme et l'antisionisme politique. Je redis ce que j'ai dit avant : le sionisme est à la base un mouvement politique, un courant politique, pour lequel on peut avoir de la sympathie ou de l'antipathie. Mais le fait d'avoir de l'antipathie contre le sionisme, comme vous pouvez l'avoir contre le communisme ou contre l'impérialisme américain, n'a strictement rien à voir avec l'antisémitisme. "

"La possibilité d'attaquer le sionisme permet à des véritables antisémites de dédouaner leur antisémitisme. Je ne dis pas que ça leur donne bonne conscience. La société française est extrêmement sensible à tous ces faits. Mais on doit vraiment faire la distinction entre les deux."

Qu'est-ce que cet incident dit de l'antisémitisme présent (ou non) au sein de ce mouvement des gilets jaunes ?

"Pour moi, il n'en dit rien du tout. Ce qui se passe avec le mouvement des gilets jaunes se passe avec n'importe quel type de manifestation. On a l'impression d'être dans un espace où tout le refoulé individuel des gens et leurs instincts de violence se manifestent. On casse des voitures, on casse des vitrines et il y a là-dedans aussi des pulsions mortifères, comme l'antisémitisme ou le racisme. Ici, c'était l'antisémitisme et il n'y a pas la protection du surmoi de la communauté nationale qui l'empêche de s'exprimer. Là, il est tout à fait libéré."

On peut aussi lire dans les commentaires qu'Alain Finkielkraut l'a au fond bien cherché parce qu'il a un discours identitaire assez prononcé? Etes vous d'accord?

"C'est vrai que je trouve qu'il a un discours qui sert à attiser les haines. Il y a chez lui une des formes d'un certain patriotisme français menacé notamment par les musulmans. On peut donc dire qu'il l'a d'une certaine façon cherché. Mais ce n'est pas parce qu'il l'a cherché qu'il doit le trouver. Il y a d'autres façons de répondre à ça que par la violence. Il y a suffisamment moyen d'argumenter politiquement ou intellectuellement pour combattre ses idées".

Il y a eu d'autres incidents comme un tag sur la vitrine d'un magasin et des croix gammées dessinées sur le portrait de Simone Veil. Il y a bien en France une résurgence de l'antisémitisme. Est-ce observable ici en Belgique ?

On doit se mobiliser contre tous les racismes

"Je me pose vraiment la question. Je pense qu'il y a cette résurgence partout. Il y a quelque chose d'un peu surréaliste. Qu'on fasse des manifestations pareilles [une manifestation est organisée à la suite de cette série d'événements] après Charlie Hebdo, après l'attentat contre l'Hyper Cacher ou après le Musée juif, je comprends. Mais là, qu'est-ce qu'il y a eu ? On a brutalisé un monsieur, ce n'est pas bien. On a tagué des croix gammées, ce n'est pas bien. On a abîmé des photos de Simone Veil, ce n'est pas bien. Mais des femmes voilées qui sont attaquées dans la rue et des Noirs qui sont discriminés à l'embauche ou au logement, ce n'est pas bien non plus. Je ne dis pas ça parce que l'un serait acceptable et l'autre pas, mais il y a là quelque chose qui est un psychodrame bien français. J'ai du mal à croire que ça méritait une telle mobilisation, ou alors on doit se mobiliser contre tous les racismes. Je pense qu'en Belgique on est beaucoup plus équilibré par rapport à ça."

C'est de l'indignation sélective ?

"Il y a quelque chose de ça. Je pense que la nation française a un rapport particulier avec ses juifs et ses musulmans qui aboutit à des traitements qui ne sont pas sains. En agissant de cette façon-là, on attise la concurrence des victimes. Certains vont dire que les autres sont plus protégés qu'eux, alors que nous sommes autant victimes. C'est la pire chose qu'on doit faire. Quand on se bat contre le racisme, on doit bien faire attention de se battre en même temps contre tous les racismes et c'est le meilleur moyen d'empêcher que l'un se batte contre l'autre."

 

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