"Google sait mieux que vous quand vous allez mourir": la santé est un marché très rentable pour les GAFAM

Qui d’entre vous n’a jamais googlé ses symptômes avant de consulter un médecin ? Les grands acteurs du numérique et de l’intelligence artificielle (IA) le savent bien : depuis des années, ils investissent massivement – et de plus en plus — dans le domaine de la santé. Derrière se cache évidemment un enjeu économique : la santé est un marché lucratif, qui a de l’avenir. Et qui correspond parfaitement au business model des GAFAM, basé sur la collecte des données.

Conscient de sa force de frappe, Google a annoncé ce 18 mai que d’ici la fin de l’année, il testerait une application permettant, au travers de quelques photos et d’un court questionnaire, d'identifier toute une liste d’affections de la peau. "L’outil n’est pas destiné à fournir un diagnostic ni à se substituer à un avis médical", se défend Google, mais plutôt à aider dans la prise de décision.


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L’application se base sur le machine learning : en clair, cette intelligence artificielle a été entraînée à reconnaître des affections de la peau sur base d’images de peau saine et de peau ayant des problèmes.

Elle s'est formée au départ de "données anonymisées englobant environ 65.000 images et données de cas d’affections cutanées diagnostiquées, des millions d’images de problèmes de peau et des milliers d’exemples de peau saine" collectés au sein de groupes différents pour âge, couleur de la peau, genre, etc. Ainsi, cette IA devrait avoir appris, par l’exemple, à distinguer une peau saine d’une peau qui ne l’est pas et reconnaîtra 288 affections de la peau différentes.

Un domaine développé depuis longtemps

Dans la même veine, le géant annonçait aussi le lancement d’une intelligence artificielle pouvant aider à détecter plus efficacement la tuberculose. Mais Google n’est pas le seul à investir massivement dans ce domaine.

L’Apple Watch a permis à la firme de Cupertino de s’affirmer dans le domaine : elle s’était même associée à la prestigieuse université de Standford pour mener une étude sur le rythme cardiaque des Américains grâce aux données provenant de l’Apple Watch. L’idée était de monitorer et détecter de rythmes cardiaques irréguliers.

"En France, le gouvernement a décidé d’héberger les données de santé et les dossiers médicaux chez Microsoft", rappelle Hugues Bersini, professeur et directeur d’Iridia, le laboratoire d’intelligence artificielle de l’ULB. "C’est la preuve que ces entreprises sont si efficaces qu’il est difficile de les contourner"Pas plus tard qu’en avril, Microsoft rachetait une boîte spécialisée dans l’intelligence artificielle et la télémédecineAmazon, pour sa part, grâce à sa branche AmazonCare, tire la plupart de ses revenus des systèmes de cloud.


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En effet, si l’intelligence artificielle en matière médicale n’est pas du tout nouvelle, ces dernières années, elle a évolué : "Les premiers développements dans le domaine datent des années 1960-1970. C’est d’ailleurs à l’époque qu’ont été inventés les premiers systèmes de diagnostic. Ce n’est donc pas une surprise que les grandes entreprises privées s’y intéressent, recadre Hugues Bersini. Ces dernières années, cependant, on a développé davantage une IA basée sur les big datas et l’apprentissage. Autrement dit, on essaie d’apprendre des choses à partir de cas concrets. Et dans ce domaine, les GAFA ont une capacité de stockage de données et de traitement de l’info difficile à égaler".

En effet, les GAFA collectent et stockent déjà énormément d’infos sur notre style vie, notre temps d’écran et ce, même en dehors de leurs applications dédiées à la santé. En ce sens, ironise au passage le spécialiste, "Google sait mieux que vous quand vous allez mourir".

 

La santé, une mine d’or de données et de revenus

Cela rend les GAFA les acteurs "parfaits" pour investir le secteur de la santé et de la médecine. "Si eux n’y arrivent pas, je ne vois pas quelle autre entreprise privée pourrait être à même de relever le défi", affirme Paul Belleflamme, professeur à la Louvain School of Management (UCLouvain), expert de l’économie des nouvelles technologies, des big datas et de la digitalisation.

En plus des ressources techniques et matérielles, les GAFA ont également bien compris à quel point le marché de la santé pouvait être rentable. "Si Amazon tire la plupart de ses revenus des clouds, Google et Facebook le tirent encore du clic. Ils ont alors un véritable intérêt à chercher d’autres sources de gain et la médecine est l’une d’entre elles", analyse Hugues Bersini. Et ce, en appliquant le même business model qu’ils utilisent actuellement sur les réseaux sociaux, navigateurs et plateformes.

Le modèle économique des GAFA est basé sur la collecte des données sur les utilisateurs, dans l’objectif de mieux les connaître et de leur proposer des contenus adaptés : dans un contexte où le fonds de commerce est la connaissance de l’utilisateur, les données médicales sont un volet intéressant, "qui permet d’enrichir et diversifier les données", note Paul Belleflamme.

"Ces données de santé sont de l’or pour de nombreux secteurs dans lesquels ces GAFAM pourraient investir, de manière directe ou indirecte, en fournissant des données à des tiers. Cela leur permettrait de collectionner des données qui, même de manière anonymisée, peuvent avoir une valeur commerciale importante pour des secteurs comme le pharmaceutique, les assurances, le bien-être ou l’alimentaire ou encore consolider des algorithmes sur des données très diverses et nombreuses", affirme Claire Lobet-Maris, sociologue et professeure à la Faculté d’Informatique de l’UNamur.

En gros, même méthode, domaine différent. Et l’intuition est bonne, selon Hugues Bersini : "En un certain sens, ils sont avant-gardistes, puisqu’en médecine on se dirige de plus en plus vers une personnalisation des soins", ajoute Hugues Bersini.


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Du reste, la santé est un marché qui ne se démode pas. Il y a, là, "une place énorme à prendre", détaille Paul Belleflamme. "En ce sens, la crise sanitaire a ouvert le grand public à la possibilité de passer par des services de télémédecine. Si avant il existait une espèce de barrière naturelle, aujourd’hui les utilisateurs se rendent compte de plus en plus que les services en ligne sont efficaces".

Sans compter que dans des sociétés où nous sommes de plus en plus conscientisés vis-à-vis de la protection des données et de leur usage sur le web, les GAFAM ont aussi intérêt à redorer leur image et à se faire une bonne réputation. Et si cela peut se faire tout en y gagnant de l’argent, ils ne vont pas louper l’occasion.

 

La connaissance scientifique belge pour rivaliser contre les géants de la tech

Certes, la présence de plus en plus importante des GAFAM dans ce domaine pose énormément de questions éthiques, de régulation, de respect de la vie privée. Mais elle pose aussi la question de comment, pour les plus petites entités, concurrencer ces géants de la tech. Selon Claire Lobet-Maris, "l'asymétrie est flagrante: on le voit dans la difficulté à imposer aux GAFAM une réglementation internationale, comme le RGPD". De quoi être prudents vis-à-vis de la possibilité des Etats et des institutions comme les universités d'égaliser ces grosses entreprises.

D'un autre côté, l'expertise scientifique peut permettre de rivaliser avec ces grands moyens techniques, selon Hugues Bersini. Et, au vu des fleurons que la Belgique peut compter, c'est assez positif.


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"Il faut reconnaître que Google, dans ce domaine, est assez transparent : ses technologies et ses clouds sont relativement accessibles pour les chercheurs. En ce sens, on peut vraiment dire qu’ils jouent le jeu des académiques. Ils signent des articles scientifiques, participent à des conférences", analyse le professeur de l’ULB. "Et nous, plus particulièrement en Belgique, nous pouvons véritablement rivaliser avec ces géants grâce à notre longue tradition de compréhension de la médecine et de la biologie. Google peut disposer d’une intelligence artificielle capable de fournir une aide au diagnostic grâce à une base de données et à une série d’informations. Mais le circuit qui permet de lier les maladies à certaines mutations génétiques ou à certaines données du patient vient de la connaissance médicale et biologique et en Belgique, on est très fort là-dedans".

En effet, plusieurs universités et hôpitaux dans le pays sont actifs dans le domaine : plusieurs recherches sont menées en ce sens à l’ULB. Avec la VUB et le gouvernement régional, d’ailleurs, l’université bruxelloise a lancé le FARI, un institut d’intelligence artificielle dont Hugues Barsini est l’un des membres fondateurs (en Wallonie, ça existait depuis quelque mois). Aux Cliniques Saint-Luc (UCLouvain), on se sert de l’IA pour avancer dans le traitement de l’épidémie ; en décembre 2020, une chercheuse de l’ULiège a été récompensée d’un prix pour avoir utilisé l’intelligence artificielle pour déterminer l’état de conscience d’un patient à sa sortie du coma. Bref, plusieurs spécialistes le remarquent : si la Belgique est prête à investir dans le domaine, on pourra tout à fait être compétitifs et aller loin en la matière.

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