Giulia Foïs – "Je suis une sur deux" : récit d'un " bon viol " par une " mauvaise " victime

La journaliste française, Giulia Foïs publie " Je suis une sur deux " aux éditions Flammarion. Un livre dont le titre fait référence au nombre de femmes ayant été confrontées au moins une fois dans leur vie à une forme de violence sexuelle.  
Dans ce récit, Giulia Foïs raconte comment son violeur a été acquitté lors de son procès d’assises il y a 20 ans. Acquitté parce qu’il n’avait pas le "profil" d’un violeur tel qu’on se le représente mais aussi parce que Giulia n’a pas affiché ce qu’on attend d’une victime. A l’heure où la parole des femmes tente de se libérer, l’histoire de Giulia met en évidence les mécanismes et les automatismes d’une société où la responsabilité des violences faites aux femmes leur est encore trop souvent imputée.

Giulia Foïs, votre récit explique comment il y a 20 ans vous avez été violée et comment votre violeur a été acquitté. Et il s’ouvre sur cette phrase "J’ai eu de la chance, j’ai eu le bon viol".

Pour tout un tas de raisons, j'ai mis du temps à me rendre compte que j'avais eu le bon viol. Et puis dix ans après, le journal Marianne m'a demandé de faire un état des lieux du viol en France. Et j'ai rencontré énormément de victimes. C'est la première fois, en les rencontrant, que je me suis dit: "j'ai eu le bon viol".

J'ai eu le bon viol parce-que je ne le connaissais pas donc j'ai pu le haïr et j'ai pu porter plainte.

J'ai pas eu une famille que je mettais en danger, je n'ai pas eu un patrimoine ou un nom à protéger. Je n'ai pas eu un frère à détester. J'ai pas eu un oncle à vomir. 

Je ne le connaissais pas, il n'était rien pour moi donc j'ai pu le mettre hors de moi, j'ai pu le détester et j'ai pu porter plainte. 

J'ai eu le bon viol parce que ça ne s'est produit qu'une fois.

Contrairement aux viols conjugaux et à l'inceste où c'est répété. Moi cela ne s'est produit qu'une fois et j'avais 20 ans. Donc j'ai eu 20 ans de vie très heureuse avant. Et ça, ça donne des bases qui aident à se reconstruire.

Et la raison de fond, c'est que quand ça m'est arrivé, cela faisait 20 ans que le viol était entré dans le code pénal tel qu'on le connait aujourd'hui. Donc le monde autour de moi avait eu 20 ans pour concevoir qu'éventuellement ce genre de chose arrive. Et on a pu m'entendre mais pas tout le temps. Comme je le dis dans le livre, toutes les oreilles n'ont pas été douces, bienveillantes et attentives mais j'en ai eu quelques unes.

Quand on pense aux victimes de violences conjugales et donc de viol conjugal, elles ont dû attendre 2006 pour que le viol conjugal soit reconnu comme tel dans le code pénal. Donc elles vont mettre encore plus de temps à porter plainte et ça va être encore plus difficile pour elles pour se penser comme victimes et de comprendre, de mettre des mots sur ce qui leur est arrivé. Moi j'avais un récit qui était à peu près recevable. C'est en ce sens que j'ai eu le bon viol.

 

Ceci dit vous dites que vous avez eu le bon viol mais aussi que vous étiez une mauvaise victime.

Oui parce que je pense que le viol agite des peurs tellement archaïques que dans un réflexe de survie, on ne veut pas le voir. On veut considérer que ça n'existe pas que ça n'arrive pas.

En même temps les filles commencent à parler. Il y a eu les mouvements féministes des années 70. Il y a eu cette entrée dans le code pénal au début des années 80 et on a commencé petit à petit à concevoir certaines choses.

Moi j'avais subi un viol qui rentrait dans les cases, c'était la nuit, c'était le parking, il y avait un couteau, etc.

Ça, on veut bien concevoir que ça arrive. En revanche, l'idée qu'on se fait d'une victime de viol c'est de quelqu'un qui reste à terre. Il faut qu'elle soit éplorée. Mon avocat avait dit en cours d'assise "vous auriez voulu qu'elle ait encore du sang, du sperme et des larmes qui coulent pour la reconnaître comme victime". Donc il faut ressembler à l'idée qu'on se fait d'une victime. Et ça, ça vient de la nuit des temps. Jusqu'au 19 e siècle, en France, la victime a été au moins aussi punie que le coupable. Comme si elle était co-responsable de ce qui lui était arrivé.

Il fallait qu'elle paye, qu'elle reste en miette.

Moi, j'ai eu cette chance immense d'avoir des proches qui m'ont crû et qui m'ont entendu. Et ça fait toute la différence.

 

Aux yeux du jury d’assises, en revanche, vous n’étiez pas la bonne victime et votre agresseur n’était pas un violeur crédible.

Exactement. On est toujours dans cette idée que le viol est commis par un inconnu. 

C'est pour cela le viol que j'ai subi rentrait dans les cases. Mais ça ne représente qu'un viol sur dix et ça reste extrêmement minoritaire. Il faut donc ouvrir les yeux sur l'écrasante majorité des viols qui ne se passent pas comme ça.

Ce qui ne rentrait pas du tout dans les cases, c'est l'identité du violeur. On voudrait mettre le viol tellement loin de nous qu'il faut que le violeur soit très différent de nous. Cela veut dire qu'il faut qu'il soit un étranger ou un marginal, quelqu'un qui ne nous ressemble pas. Je ne compte pas le nombre de fois où on m'a demandé pendant l'instruction : "l'individu était-il de type maghrébin ?". J'avais beau leur répéter que non, ils ne voulaient pas l'entendre. L'idée que ce mec puisse être comme eux. À savoir, un blanc bien inséré professionnellement, père de famille et qui, en plus, payait ses impôts. Ce n'était pas possible.

Le violeur doit être comme un loup-garou. L'avantage des loups garous c'est que comme on en rencontre moins, le malheur arrive nettement moins souvent et on se sent nettement plus à l'abri. Sauf qu'on se plante complètement.

 

Conclusion, votre violeur a été acquitté. C'est une injustice terrible, c'est comme une nouvelle agression.

Le viol vous fracasse. Vous vous relevez quand vous avez pu porter plainte, quand vous avez été suffisamment entourée pour suivre la procédure.

Comme je m'étais lavée, comme j'avais eu ce réflexe là, qu'on a toutes, il n'y avait pas de preuves, donc c'était ma parole contre la sienne. Donc on se dit, "ok puisque tout repose sur moi, je vais tout bien faire." 

J'ai un syndrome de bonne élève, première de la classe donc j'ai tout fait. Parce que j'ai grandi dans un  monde où il y avait des lois et qu'il fallait les respecter. Et que quand on les transgressait, on payait. Que quand on faisait le mal on était puni. Et que quand on faisait les choses bien, on était récompensée. 

Je force le trait de la naïveté volontairement mais c'est pour vous dire dans quel état d'esprit j'arrivais dans ce tribunal. 

Et tout à coup, il est acquitté et là tout votre monde s'écroule. C'est trois ans d'efforts pour se tenir debout qui se cassent la gueule et vous vous dites "à quoi bon ?".  

Vous sortez de ce tribunal, vous avez 23 ans, et vous n'y croyez plus. Et je trouve que c'est un peu jeune 23 ans pour ne plus croire en rien. Et vous vous dites que vous vivez dans un  monde où, non seulement on vous viole, mais en plus on a le droit de le faire.

 

Le livre s'appelle "Je suis une sur deux", de Giulia Foïs, paru chez Flammarion.

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