Gérard Biard (Charlie Hebdo): "Tout devient aujourd'hui l'objet d'indignation"

Deux ans après l'attaque de Charlie Hebdo, son rédacteur en chef parle satire et liberté d'expression sur Matin Première.
Deux ans après l'attaque de Charlie Hebdo, son rédacteur en chef parle satire et liberté d'expression sur Matin Première. - © JOEL SAGET - AFP

Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, était l'invité de Matin Première ce vendredi, deux ans après l'attaque de la rédaction du journal satirique qui a fait douze morts. La rédaction de l'hebdomadaire se trouve maintenant dans un lieu tenu secret, sous protection policière. Une situation illustrée par un des dessins de Riss, qui imaginait un dessinateur crayon à la main, assis dans un coffre-fort blindé. "C’est une réalité c’est vrai, on s’est installé dans des locaux archi-sécurisés. Mais toute la presse en France est malheureusement obligée de se protéger, de prendre des mesures de sécurité", réagit Gérard Biard.

Profiter de cette nouvelle audience pour faire passer leurs idées

Depuis ce 7 janvier 2015, certains ont quitté la rédaction, d’autres sont restés ou revenus, et de nouvelles têtes sont arrivées. Une rédaction qui a changé, mais un ton qui reste le même pour le journal. "Evidemment, on n’a aucune raison de changer de ton ou de ligne éditoriale. On essaye au contraire de la diffuser le plus possible, de profiter de l’audience que l’on a actuellement parce que Charlie Hebdo est scruté à la loupe dès que l’on fait un dessin un peu polémique. Ça s’enflamme sur les réseaux sociaux et l’on se retrouve avec un nombre incalculable de trolls à nos trousses. Nous faisons l’objet de menaces, d’insultes, de menaces de mort."

Les conséquences d’un dessin, la rédaction de Charlie "y pense forcément", mais se doit de "passer outre. Un journal satirique étant fait pour provoquer des réactions. La satire n’est pas là pour faire plaisir à ceux qui en font l’objet". Le rédacteur en chef du journal ajoute qu’il a cette impression que "tout devient aujourd’hui l’objet d’indignation, tout devient religieux, tout devient archi-sensible. Dès que l’on critique quelque chose, on a l’impression que cela devient un blasphème. Tout est en train de se radicaliser dans les réactions, c’est très étrange."

Il y a une crispation qui est plus grande, et une instrumentalisation aussi, qui est énorme

Le rédacteur en chef reconnaît qu’une des raisons de ce phénomène est que le public de Charlie Hebdo s’est subitement élargi suite à l’attaque des frères Kouachi. Un public qui ne ressemble pas au public initial du journal. "Effectivement, en gros le monde entier 's’intéresse' à ce que dit Charlie Hebdo, mais l’énorme majorité de ce monde ignore ce qu’est Charlie Hebdo, ce qu’est son histoire, et quelle est aussi l’histoire de la satire en France, qui a toujours été très politique et très virulente."

La société est-elle en train de changer ? "Il y a une crispation qui est plus grande, et une instrumentalisation aussi, qui est énorme. Une sur-crispation sur ce que chacun va appeler sa propre identité. On s’identifie comme musulman, comme chrétien, comme homosexuel, comme Belge, mais on oublie que chacun d’entre nous est bien plus que ça. Une identité n’est pas quelque chose d’unique, on essaye d’enfermer les gens dans des catégories définitives, bien souvent malgré eux d’ailleurs. Et Charlie Hebdo, qui essaye de faire passer certaines idées à sa manière, se retrouve en première ligne."

"La satire permet de mettre en lumière, parfois violemment c’est vrai, une situation d’une manière très limpide. La satire, tout comme la caricature, a pour but de mettre le projecteur sur ce qui est intéressant. Elle est indispensable, car c’est peut-être elle, et seulement elle, qui aujourd’hui permet de poser les vraies questions, poser les vrais problèmes."

Une crispation identitaire

Sam Touzani était également au micro de Robin Cornet, à l'occasion de son nouveau spectacle "Liberté, égalité, identité" au théâtre Le Public durant tout le mois de janvier. Il constate également une plus grande crispation autour de la question de l'identité : 

"Les identités se revendiquent de manière de plus en plus violente. Mais j’ai aussi un sentiment qu’un contrepoids s’installe, les gens ont la volonté de dialoguer, il y a une espèce de force de l’échange, pour combattre la force de la violence. Il faut arrêter de regarder la société par le prisme de l’ethnico-religieux, nous devrions regarder la société par le prisme de la citoyenneté. A force de revendiquer tous ces particularismes, il me semble que ça remet en cause le principe d’égalité."

Les détracteurs de la liberté s’organisent mieux que ses défenseurs

Des revendications qui s'expriment de manière très virulente, et haineuse, sur les réseaux sociaux. "Internet est un magnifique outil, pour le meilleur mais aussi pour le pire. Je pense que les détracteurs de la liberté s’organisent mieux que les défenseurs de la liberté, parce qu’ils s’organisent en réseaux, réagissent très vite et bombardent d’insultes. En réponse, il faut s’organiser, il faut occuper l’espace. Il faut créer des sites, des réseaux progressistes, laïques et ne pas avoir peur de nommer les choses."

Le comédien va parfois dans les écoles, à la rencontre des jeunes, pour aborder cette question de la caricature du sacré. Deux ans après " la sensibilité est un peu moins exacerbée mais elle est toujours là. Pour l’instant on a décidé d’être d’accord de ne pas être d’accord. Je pense qu’à la fois les professeurs et la société civile font un travail pédagogique, c’est parfois un peu dur mais la parole se libère. Et c’est bien tant que ce n’est pas une parole qui n’incite pas à la haine. Une démarche qu’il faut faire partout et tout le temps, dans les théâtres, dans les associations, … "

"C’est le défi de ce 21ème siècle, pouvoir rire de son propre sacré mais aussi du sacré de l’autre, sans pour autant sortir les kalachnikovs."

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